Portrait

Martin Bethenod, directeur du Palazzo Grassi-Punta della Dogana à Venise

Installé à Venise depuis trois ans, Martin Bethenod, directeur de la Pinault Foundation, affiche une sérénité à toute épreuve

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 5 juin 2013 - 1806 mots

Après avoir sorti la Fiac de l’ornière, ce jeune homme affichant un sempiternel sourire est devenu l’homme de confiance de François Pinault à Venise.

Ceci sert d’appel à témoins : que celui ayant vu Martin Bethenod sortir de ses gonds veuille bien se manifester. Confidences par courriel, récits épiques ou sobres révélations sous le sceau de l’anonymat acceptés. Car, pour notre part, nous n’avons rien trouvé. Ou si peu. Cela fait quelque temps maintenant que ce beau garçon à l’éternelle jeunesse s’est installé au cœur du dispositif de l’art contemporain avec un sourire désarmant et un regard pétillant, apparemment sans jamais bousculer personne. À 47 ans, il est désormais proche du sommet, en tout cas de François Pinault, qui en a fait son homme lige en sa Fondation à Venise.
Ce 1er juin, Martin Bethenod fête le troisième anniversaire de sa nomination à la tête du Palazzo Grassi-Punta della Dogana, le jour où tout l’univers chic et branché de l’art contemporain accourt pour l’ouverture de la Biennale. Il a un côté canard béat, laissant glisser la pluie sur des plumes impeccablement huilées. Un proche le compare ironiquement à un « imperméable capable de traverser toutes les tempêtes ». Cette discrétion étonne dans ce milieu bruyant et festif. On l’imaginerait bien dévorant des livres et écoutant de la musique avec un proche, dans des appartements gagnés par la pénombre, un brin maniaque sûrement… si ce n’était cette lueur de curiosité, ce regard qui doit le porter vers l’extérieur, ce souffle qui poussait le jeune provincial à gagner régulièrement la capitale pour en découvrir la vibration nocturne. « Il n’est certes pas homme à exhiber ses passions », reconnaît Éric Gross, directeur de l’Institut national du patrimoine, qui l’a croisé plus d’une fois. « Mais il s’en nourrit, à commencer par celle qui l’a gagné pour l’art contemporain. » Ceux qui apprennent à le connaître se disent ainsi éberlués par sa vaste culture, qu’il ne cherche jamais à étaler. « Il offre toujours une très grande attention, il écoute beaucoup plus qu’il ne dit », témoigne Sophie Aurand, administratrice du Musée Jacquemart-André, qui l’a rencontré il y a plus de vingt ans.

Fluidité
En ces trois années passées à la Pinault Foundation, il a commencé à chantonner, avec la subtilité qui lui est propre, sa propre partition. Tout en se faufilant avec adresse dans la marge de manœuvre contenue par l’énergie d’un collectionneur à la présence aussi formidable. Occuper le champ médiatique, si courtisé par son propre milieu, est le dernier de ses soucis. Il n’a jamais dû jeter un œil sur sa propre notice Wikipédia, assez cocasse, qui le définit comme « journaliste et marchand d’art ». Il n’est, aujourd’hui, ni l’un ni l’autre. Et surtout pas commerçant, lui qui craint comme la peste qu’on vienne l’aborder dans l’espoir de suggérer des acquisitions à son patron. Aussi est-ce du bout des lèvres qu’il avoue un goût personnel qui le porte plutôt vers un art minimal, s’étant de lui-même imposé un devoir de réserve…
La modestie est une seconde nature chez lui. Il n’a ainsi jamais accepté de se plier au jeu ambigu du portrait. Et ce n’est pas sans réticence qu’il a consenti à s’y prêter pour la première fois. Sophie Aurand a un joli mot en parlant d’« une belle défense ». « Cette pudeur, explique-t-elle d’autant mieux qu’elle-même partage cette sensibilité, est certainement une manière de se protéger. Mais c’est surtout sa façon à lui de porter toute l’attention sur ce qui lui semble l’essentiel : le contenu de ses projets ».
Cette fluidité a aidé à donner, sans à-coups, une nouvelle impulsion à la Fondation, après le passage de Monique Veaute. Assez vite remerciée, la dame a depuis publié un roman dans lequel elle se livre à quelques meurtres dans un musée d’art contemporain à Venise. Elle avait remplacé Jean-Jacques Aillagon alors appelé au château de Versailles. Celui-ci s’est rattrapé de l’erreur incongrue de casting en appuyant la venue d’un excellent élément, qu’il connaît mieux que quiconque.

Un « généraliste »
Martin Bethenod est un Aillagon boy. Ce dernier a d’emblée adopté le jeune homme venu solliciter un stage à la direction des Affaires culturelles de la Ville de Paris : « Je l’ai choisi parce qu’il m’avait fait rire. Il faisait son service militaire dans les chasseurs alpins, il est entré dans mon bureau en uniforme avec le béret de sa compagnie, cette grande galette sur la tête. Je me suis dit : lui, au moins, c’est un original. » Ce service, sous l’aile de Jacques Chirac, est alors l’école de formation d’une élite qui allait investir la culture en France. « C’est là, raconte Bethenod, que j’ai fait l’apprentissage des arts visuels, échangé avec les uns et les autres, connu la Biennale de Venise, vu des expositions, profité de l’œil d’une Suzanne Pagé » – laquelle a dirigé dix-huit ans durant le Musée d’art moderne de la Ville de Paris. « C’est là que j’ai compris tout ce que l’art pouvait exprimer d’important sur le monde d’aujourd’hui. À condition de savoir s’adresser à tout le monde, de l’amateur le plus raide jusqu’au mondain le plus stupide. » Et c’est dans ce passage qu’il se situe.
Il a suivi son mentor au cours de plusieurs étapes, avec une grande fidélité. Au Centre Pompidou, ils ont formé un trio assez étonnant avec Guillaume Cerruti, qui préside aujourd’hui Sotheby’s France : Aillagon président, Bethenod son chef de cabinet, Cerutti directeur général. Ces deux lieutenants étaient nés à quinze jours d’intervalle. Bethenod et Cerutti, a priori, c’est le couple impossible, l’eau et le feu. Autant le premier sait se montrer calme et patient, sans se laisser désarçonner, autant le second est un battant, capable de colères homériques. Il y eut bien des étincelles, qu’Aillagon savait éteindre. Mais, au moins un temps, la dynamique a opéré, les deux hommes se conservant une estime mutuelle. En soulignant sa « très grande finesse d’analyse », Cerutti confirme : « Il est en éveil intellectuel permanent, c’est une tête chercheuse, il a été longtemps un double d’Aillagon, avant de savoir prendre son envol avec beaucoup de grâce. » Et précise : « Il ne faut pas se tromper, il ne le laisse pas voir, mais il a beaucoup de caractère. » Il en sait lui-même quelque chose… « Bethenod savait très bien résister à Cerutti », souligne un haut fonctionnaire de la Culture qui les a bien connus.
« Au besoin, il est capable d’un grand immobilisme. »
La conversion à l’art contemporain n’a rien de spontané chez cet enfant de Lyon, nourri aux lettres, à la musique et au cinéma, passé par khâgne et les sciences politiques, peu versé dans la culture. Et « plus attiré par Racine et Chateaubriand que par Poussin ou Picasso », selon ses propres mots. Adolescent, il ne savait « trop que faire » de lui-même. Jusqu’à ce stage décroché à la fin des années 1980 à la Ville de Paris, qui devait décider de sa carrière. Il a par la suite « donné un coup de main », comme il dit, à son mentor sur des projets comme la nouvelle École nationale supérieure des beaux-arts ou le bassin de la Villette, qui devait donner naissance notamment à la Cité de la musique. Il l’a suivi dans la création de la Vidéothèque de Paris. Puis à Pompidou, un peu comme homme à tout faire. La répartition du travail, il la définit ainsi : « Cerutti s’occupait des kilomètres et moi des millimètres…, du détail ». Avec un côté touche-à-tout, il se voit « comme un généraliste », sûrement pas comme « un spécialiste ». Il a été heureux d’ouvrir le département des éditions, conquis par « l’idée de faire travailler des gens ensemble », jusqu’alors répartis en différents services et se trouvant « un pied du côté du créatif, un pied du côté du réel ». Il avoue « aimer cette idée de voir se tisser plusieurs réalités ».

Affable ténacité
Aujourd’hui, à Venise, il retrouve cette inclination pour le genre littéraire, en multipliant la publication d’entretiens avec les artistes et la tenue de conférences, qu’il installait jusqu’à présent avec les moyens du bord. Il est ainsi tout heureux de pouvoir ouvrir le petit théâtre voisin du palais Grassi, dont il a suivi la restauration par Tadao Ando et qui va pouvoir réunir ces activités. En même temps, il a contribué à mieux identifier chacun des lieux de part et d’autre du canal, en proposant des monographies ou des expositions thématiques côté Grassi. Et en affirmant clairement que le temps des expositions d’art classique, pour lesquelles les Vénitiens nourrissent une nostalgie irrépressible, y était révolu. En parallèle, il poursuit des actions moins connues comme siéger au comité culture de la Fondation de France ou soutenir le centre d’art contemporain d’Ivry-sur-Seine (Crédac), qu’il « aime beaucoup ».
Il a été lancé par son succès obtenu à la Fiac. Avec Jennifer Flay, ils ont réinstallé la Foire internationale d’art contemporain au Grand Palais, un sacré pari puisqu’il s’agissait, en gros, de doubler les coûts de location tout en imposant une réduction de moitié du nombre de participants. Mais l’événement a retrouvé une attractivité perdue. Il a fallu sélectionner davantage les exposants – ce qui n’était pas un mal –, tout en regagnant de l’espace dans la ville, avant de démarcher les marchands de New York et de Londres, qui faisaient grise mine. « Je n’en menais pas large », avoue-t-il. « Derrière cette façade, témoigne une amie, il y a toujours beaucoup de tumultes, et d’angoisse. »
L’homme rangé surprend par des détours inattendus. Bethenod a bien voulu accompagner Aillagon au ministère, où il a pris la délégation aux Arts plastiques. N’étant pas homme de pouvoir, il ne s’y est pas plu. Il y a vécu le basculement de l’action culturelle vers les collectivités locales, tandis que le ministère s’enfonçait dans la fiction d’un centralisme étatique. Mais, par la suite, il a décliné l’offre du Palais de Tokyo. Tout juste a-t-il accepté en 2008 de rédiger un rapport pour relancer le marché de l’art en France, dont, bien entendu, les propositions les plus audacieuses ont été rangées sur une étagère. Lui qui avait fait ses débuts dans la presse artistique a aussi fait un pas de côté en collaborant au magazine Vogue.
« Toujours, il a su avancer les bons choix aux bons moments », note Cerutti, connaisseur en la matière. Cette affable ténacité passe ainsi au service d’une vision, dont nul ne peut prédire où elle peut encore l’emporter.

Martin Bethenod en dates

1966 Naissance dans la banlieue lyonnaise.

1989 Rencontre avec Jean-Jacques Aillagon, adjoint au directeur des Affaires culturelles de la Ville de Paris.

1996 Entrée au Centre Pompidou.

2004 Commissaire général de la Fiac.

2010 Administrateur délégué et directeur du Palazzo Grassi-Punta della Dogana à Venise.

En savoir plus

Consulter la fiche biographique de Martin Bethenod

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°393 du 7 juin 2013, avec le titre suivant : Martin Bethenod, directeur du Palazzo Grassi-Punta della Dogana à Venise

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