Vendredi 19 juillet 2019

Art contemporain

Photomontage

L’Angleterre selon Gilbert & George

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 17 septembre 2014 - 675 mots

Avec un ensemble d’œuvres provenant d’une même collection, le Nouveau Musée national de Monaco met l’accent sur l’aspect social de l’art du fameux duo britannique.

MONACO - Dans son roman Lionel Asbo, l’état de l’Angleterre (éd. Gallimard, 2013), l’écrivain Martin Amis dresse de sa plume acérée un constat à la fois sévère et lucide de l’évolution de la société britannique depuis les années 1970. Un point de vue sans concession sur « l’état de l’Angleterre » depuis grosso modo la même période – les deux artistes se sont rencontrés alors étudiants à la Saint Martin’s School of Art de Londres en 1967 –, c’est un peu ce que proposent Gilbert & George. On l’avait peut-être oublié à force de voir leur travail dominé par leur aura de dandys gentlemen environnés de couleurs saturées.

Le Nouveau Musée national de Monaco le rappelle opportunément, avec une cinquantaine d’œuvres balayant leur carrière, toutes issues d’une seule et même collection privée monégasque dont la plupart n’étaient jamais sorties : un événement donc.

Ce qui se déploie sur les trois niveaux d’exposition de la Villa Paloma, dans un accrochage que les artistes ont voulu aussi dense que leurs traditionnels dispositifs de cadres assemblés composant de vastes panneaux photographiques porteurs d’une veine quelque peu épique, c’est une œuvre parfaitement ancrée dans le réel. Gilbert & George s’y impliquent personnellement dans la représentation du monde qui est le leur : celui de l’East End londonien qu’ils n’ont jamais quitté, et, par-delà, ces territoires tant géographiques que sociaux qui, dans les années 1970 et 1980, se trouvaient en marge ; des espaces « à la limite », autre analogie, qu’explora intensément Martin Amis dans son ouvrage culte London fields (1989).

Contexte urbain
Devenus dès leurs premières expériences de « Living Sculpture » (« Sculpture vivante »), que rappelle ici la présence de leur Red Sculpture Album (1975), le sujet de leur art, Gilbert & George n’ont eu de cesse d’envisager une extension de cette entreprise à leur environnement au sens large. C’est là que l’aventure devient passionnante. En défiant les conventions de la représentation du paysage et du portrait, en alternant des poses et des mises en scène à la temporalité comme suspendue et à l’atmosphère presque mélancolique avec des compositions visuellement bien plus agressives et dynamiques, c’est à une sorte de décorticage de son contexte social, politique et urbain que s’est attelé le duo. Leur mise toujours impeccable rompant avec le look arty traditionnel a certainement accentué le message par le jeu des contrastes. Quand la série Red Morning (1977) confronte des poses détachées à des fragments bucoliques de parcs et de façades d’immeubles, les séries Bloody Life (1975) ou des œuvres telles Rich (1977) ou Bent Shit Cut (1977) en appellent à une dramatisation par la couleur voire par le sujet, devenu plus guerrier dans les deux dernières.

À travers l’immédiateté de ce mode de « communication » frontal et direct jouant avec l’idée même de kitsch, se déroule une histoire de la violence sociale et de la résistance à la norme ; celle-ci passe par l’exploration d’une certaine forme de misère, du punk, de la sexualité, du malaise de la jeunesse, de la résistance à la religion vécue comme un pouvoir intrusif et oppressif. Si nombre d’œuvres ont été consacrées à ce sujet, est ici donné à voir avec Shitty World (1994) l’une des plus radicales, qui les montre nus dans diverses postures avec au centre une croix faite de matière fécale.

Leur examen de la société progresse parallèlement à une, relative mais néanmoins effective, perte d’influence du Royaume-Uni dans le monde et en particulier dans les territoires du Commonwealth, que traduisent à merveille ces compositions dans lesquelles sont juxtaposées d’anciennes cartes postales identiques, symboles d’une gloire passée et désormais flétrie, à l’image de leurs coloris (Royal Purple, 1981).

Pour finir, l’expérience émotionnelle de la vie retransmise dans toute l’œuvre de Gilbert & George apparaît marquée par un sentiment dominant : celui de la vulnérabilité.

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Commissariat : Gilbert & George et Cristiano Raimondi

Nombre d’œuvres : 46

Gilbert & George art exhibition

Jusqu’au 30 novembre, Nouveau Musée national de Monaco, Villa Paloma, 56, bd du Jardin-Exotique, Monaco, tél. 377 98 98 48 60, www.nmnm.mc, tlj 11h-19h jusqu’au 30 septembre, puis 10h-18h. Catalogue, coéd. Skira/NMNM, 136 p., 20 €.

Légende Photo :

Gilbert & George, Black God, 1983, 12 photos teintes à la main montées sur masonite dans des cadres en métal, 241 x 151 cm, collection particulière. © Gilbert & George.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°419 du 19 septembre 2014, avec le titre suivant : L’Angleterre selon Gilbert & George

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