Dimanche 27 septembre 2020

La Normandie, impressionniste mais pas seulement

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 24 juin 2016 - 1006 mots

Terre d’expression pour de nombreux peintres, pour sa proximité avec Paris, ses ciels chargés et la pluralité de ses paysages,
la Normandie continue de séduire les artistes.

A les voir barboter dans l’eau, faire la planche, plonger du haut d’une charrette sur fond des falaises d’Étretat, ils semblent bien s’en donner à cœur joie. Le tableau que peint Eugène Lepoittevin cet été 1858 en dit long sur les avantages balnéaires d’une Normandie riche tant en sites naturels qu’en monuments prestigieux. Il suffit de feuilleter l’abondante production d’affiches que les Chemins de fer de l’État ont éditées au fil du temps, notamment à fin du XIXe - début XXe, pour le mesurer. « Bains de mer » et « excursions » y sont les arguments récurrents qui en vantent les mérites, recommandant tour à tour de ne pas manquer d’aller à Trouville, Granville, Avranches, Dieppe, Forges-les-Eaux, etc., quand ce n’est pas évidemment le Mont-Saint-Michel. Issu des collections de « Peindre en Normandie », riche aujourd’hui de plus de cent vingt tableaux, l’œuvre d’Eugène Lepoittevin préfigure toute une iconographie de paysages et loisirs dont on sait combien l’impressionnisme s’est fait le chantre.

Avant même que Boudin ne célèbre la sublime et remuante beauté des cieux normands et qu’il n’entraîne à sa suite le jeune Monet à la quête de l’instant suspendu dans la diffusion de la lumière, il ne faudrait pas oublier qu’un artiste comme William Turner l’a précédé, parcourant à pied la Normandie, y puisant non seulement son inspiration, mais lui conférant ses premières lettres de noblesse picturale. À quatre reprises, entre 1821 et 1832, l’Anglais y a longé les côtes, parcouru les chemins et les routes, fasciné qu’il était par la qualité lumineuse de la région. Par trois fois, il a séjourné à Quillebeuf-sur-Seine, y brossant notamment une marine figurant le mascaret s’engouffrant dans le fleuve devant l’église et le phare, présentée en 1833 à l’exposition annuelle de la Royal Academy.

Originaire de La Haye, Johan Barthold Jongkind affectionnait lui aussi tout particulièrement la Normandie, découverte en compagnie du peintre Eugène Isabey au mitan du siècle, posant son chevalet tant au bord de la mer qu’à l’intérieur des terres, à Honfleur, à Fécamp, à Yvetot, etc. À l’instar de Monet, dès lors qu’il s’est installé à Giverny, en 1883, à la lisière de l’Île-de-France et de la Normandie, toute une colonie de peintres américains est venue s’y installer à leur tour. Theodore Robinson, Willard Metcalf, John Breck et Theodore Butler comptent parmi cette colonie de brillants artistes qui ont transcrit la singulière vibration de la lumière normande. Theodore Butler, qui devint le gendre de Monet, aimait aller passer l’été à Veules-les-Roses et nous a laissé de ce coin-là tout un lot de tableaux qui jouent heureusement des effets de lumière.

Quelque cent ans plus tard, en 2008-2009, Olivier Masmonteil, décidé à faire le tour du monde en quête de paysages pour constituer une collection de mille petits tableaux « d’aubes, de crépuscules, de déserts, de glaciers ou de montagnes », ne manque évidemment pas d’y inclure la Normandie. En villégiature à Étretat ou en résidence à La Guéroulde, il en brosse plus d’une centaine, dont une radicale série de falaises, « quelle que soit la minute du jour » – comme il a intitulé l’ensemble –, lesquels composent une sorte de journal intime, unique en son genre.

D’une tout autre manière, invité en 1998 à visiter une usine de traitement de déchets nucléaires près de Cherbourg, Philippe Cognée ne cache pas son intérêt pour le paysage architectural qu’offre à voir la centrale de La Hague. Il ne peut alors résister à prendre différentes photographies puis, de retour à l’atelier, de s’en servir comme modèles pour créer quelques images puissantes, notamment du dôme, selon sa méthode de peinture à la cire floutée. Ici, célébration de la beauté pérenne de la nature ; là, constat de la brutale transformation du paysage.

Si, longtemps, les rives de la Seine ont inspiré les peintres impressionnistes, les photographes Rémy Marlot et Ariane Chopard ont mené en 2011-2015, dans le cadre d’un projet artistique spécifique, tout un périple à pied en plusieurs étapes, comme jadis Turner, suivant l’axe Paris-Rouen-Le Havre, celui-là même de la ligne de chemin de fer qui relie la capitale à la mer depuis plus d’un siècle et demi. Au fil de leurs déambulations, ils ont fixé toutes sortes d’images mêlant paysages naturels et industriels, visions bucoliques et architectures modernes. Chemins de campagne, bords de l’eau, maisons adossées aux falaises, fouillis végétal, vieux bassin orné, péniche amarrée, etc. composent comme un parcours onirique à même de « suggérer un ailleurs ».

Les photographies argentiques d’Olivier Mériel, toujours faites en noir et blanc et à la chambre, sont d’une tout autre nature. Qu’il se saisisse du haras du Pin, du pont tournant de Dieppe, du Havre entre autres ou bien encore des Plages d’histoires, il n’a pas son pareil pour jouer de la lumière et de l’ombre, de leur subtil dialogue. Le plus souvent totalement désertées de toute présence humaine, ses images sont l’expression d’un ressenti qui transcende le sujet traité en lui conférant quelque chose d’une mesure trouble entre réalité et irréalité. D’origine normande, il ne cesse d’aller à la découverte de sa région, la révélant à sa propre identité, comme il le fait pour n’importe quel autre site partout ailleurs dans le monde. 

La lumière est sans aucun doute ce qui conduit les artistes à vouloir travailler en Normandie. Y confronter leur démarche pour lui donner l’occasion d’une nouvelle ampleur, d’un souffle autre. Vérification est faite avec les vitraux de l’église Saint-Martin qu’a réalisés Bernard Piffaretti à Harfleur, en Seine-Maritime. Chacune de ses fenêtres joue de variations chromatiques avec des fragmentations qui rythment chaque composition. « Toutes les couleurs entrent “en partage” les unes avec les autres dans un renouvellement en constante mutation », dit lui-même l’artiste. À l’époque de l’impressionnisme, c’est ce qui a fait de la Normandie un véritable « atelier en plein air ». C’est encore aujourd’hui ce qui motive les artistes à s’y rendre.

Légende Photo

Olivier Masmonteil, Falaise d'Etretat, 2008, acrylique sur toile © Olivier Masmonteil

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°692 du 1 juillet 2016, avec le titre suivant : La Normandie, impressionniste mais pas seulement

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