Mercredi 17 octobre 2018

L’actualité vue par

Érik Orsenna, « J’attends de la peinture qu’elle m’apprenne à regarder »

Écrivain et académicien, président du conseil scientifique du Festival Normandie impressionniste

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 5 juillet 2016 - 1395 mots

L’académicien Érik Orsenna, toujours autant engagé dans de multiples projets, préside le Festival Normandie impressionniste.

Il faudrait plusieurs pages pour résumer la carrière d’Érik Arnoult (69 ans), alias Érik Orsenna, son nom de plume. Diplômé de Sciences Po Paris, docteur en sciences économiques, enseignant à Normale Sup, il a été conseiller au ministère de la Coopération en 1981 avant de devenir conseiller culturel de François Mitterrand. Il est entré au Conseil d’État en 1985. Il obtient le prix Goncourt en 1988 pour l’Exposition coloniale. Il a présidé de 1991 à 2015 la Corderie royale à Rochefort (Charente-Maritime). Il a participé et participe encore à des dizaines de projets et de conseils d’administration, parmi lesquels la reconstruction de la frégate Hermione. Il a été élu à l’Académie française en 1998.

Dans votre dernier livre « L’origine de nos amours » (éd. Stock, 2016), vous ne cachez pas votre attachement à l’île de Bréhat en Bretagne. Qu’est-ce qui vous relie à la Normandie et au Festival Normandie impressionniste dont vous présidez le conseil scientifique ?
C’est une double circonstance.Outre le fait que j’ai une résidence en Normandie, je connais Laurent Fabius depuis trente ans tandis que Jérôme Clément, le commissaire général de la manifestation, est quasiment mon frère. Donc j’ai accepté bien volontiers leur proposition de succéder à Pierre Bergé. Et puis j’avais très envie de retisser des liens avec le monde de l’art et des musées dans lequel j’ai toujours vécu.

Précisément, vous racontez dans cet ouvrage que, lorsque vous aviez 6 ans, vous avez demandé à François Morellet de vous adopter ; est-ce vrai ?
Tout ce que je raconte dans ce livre est vrai, notamment la relation entre nos parents respectifs. Les miens étaient des « moyens bourgeois », chaleureux mais très ennuyeux, alors que les Morellet, chez qui nous allions très souvent, avaient une vie beaucoup plus animée. Et donc j’ai été les voir un jour, lui et sa femme Danièle, pour leur demander de m’adopter, car je m’ennuyais trop à la maison. Gentiment ils m’ont dit que ce n’était pas comme cela que cela se faisait ; je ne sais pas s’ils en ont parlé à mes parents. J’ai aimé François depuis ses premiers tableaux jusqu’à l’extrême fin. J’ai par exemple écrit un texte pour sa grande rétrospective [en 2011] à Beaubourg. Nos discussions sur son travail étaient toujours très enflammées. Je lui reprochais de ne pas raconter d’histoire dans ses œuvres, je lui disais : « C’est comme le Nouveau Roman, tu fais de la peinture sans peinture comme ils font du roman sans roman. » Il pratiquait toujours une grande forme de dérision, par exemple il me disait souvent : « Quand on est vieux, il vaut mieux être connu, autrement plus personne ne s’intéresse à vous. » Je regrette qu’il n’ait pas la reconnaissance internationale qu’il devrait avoir. Dans le couple, il ne faut pas oublier sa femme, quelqu’un d’exceptionnel.

Quels sont vos goûts en art ?
J’aime la peinture depuis toujours. Mes premières études supérieures après le bac ont été la philosophie. Aux Hautes Études, j’ai eu comme professeur [l’historien de l’art] Pierre Francastel, qui m’a appris à lire le Quattrocento. D’ailleurs mes premiers textes ont porté sur Paolo Uccello. J’aime raconter des histoires, pour moi la peinture doit être une forme d’« il était une fois ». Pour moi l’art conceptuel n’est pas de l’art, une idée a besoin d’être mise en œuvre pour devenir de l’art. J’ai plein d’idée de romans, mais l’art peut éventuellement commencer au moment de l’écriture, quand arrive la chair, l’émotion. Je suis plus ému par les premiers dessins de Mondrian que par les tableaux abstraits qui l’ont rendu célèbre. L’art visuel m’a accompagné toute ma vie. Comme je suis un immense voyeur, un permanent et gourmand voyeur, j’attends de la peinture qu’elle m’apprenne à regarder. Le premier qui m’a appris à regarder, c’est Hergé. Je suis un enfant de la BD. Où met-il la caméra pour cadrer la scène ?

Ce refus de l’art minimaliste est curieux pour quelqu’un qui a longuement fréquenté François Morellet…
Oui, c’est vrai. Mais d’un autre côté, je rêverais de pouvoir résumer mes livres sur la mondialisation sous la forme d’une installation d’art, qui serait d’une certaine manière de l’art conceptuel.

Vous avez beaucoup voyagé ; n’avez-vous pas constaté des forces contradictoires dans la mondialisation ?
Si, tout à fait. Je remarque partout que les gens veulent se réapproprier les milieux naturels et plus spécifiquement les rivages. Dès que les urbains atteignent une certaine sécurité matérielle, ils veulent se rapprocher des rivages maritimes ou fluviaux. Je prépare un livre sur les villes dans la mondialisation. Certaines villes sont bonnes à vivre, vivantes et fraternelles ; d’autres ne sont pas des villes mais seulement des entassements d’êtres humains, ce sont de véritables bombes sanitaires et sociales. Et puis je note aussi une réappropriation du patrimoine, qui s’inscrit dans une recherche d’identité. On pensait qu’après l’effondrement du mur de Berlin la planète deviendrait un univers homogène. En fait, les nationalistes sont plus vivants que jamais.
Dans le même temps on constate une grande édulcoration des origines : le roi du monde en l’espèce, c’est Walt Disney. Vous prenez des contes très cruels, dénonciateurs et très inscrits dans leurs cultures, par exemple ceux d’Andersen ou de Grimm, vous rognez les ongles et les dents et ça donne Disney. Autre phénomène comparable, Singapour. Cette ville-État est la championne du monde de la culture synthétique. C’est l’endroit du monde où l’on réfléchit le plus à l’échelle des trente prochaines années, mais c’est une culture hors sol. Singapour veut créer un homme nouveau, une sorte de bien-être sans passé.

N’avez-vous jamais pensé être ambassadeur ?
On m’avait proposé d’être ambassadeur au Sénégal avant que le poste ne soit confié à Jean-Christophe Rufin, qui a très bien rempli sa fonction. Pour ma part, je ne tiens pas en place, je veux être libre ; l’idée de recevoir tous les soirs, je ne peux pas, je ne suis pas mondain, j’aime bien voir des gens, mais pas plus de quatre personnes à la fois.
Nicolas Sarkozy [alors président de la République] m’avait proposé le ministère de la Culture, qui a finalement été donné à Frédéric Mitterrand. J’ai refusé parce que je ne crois pas aux « prises de guerres politiques », et aussi parce que ce ministère doit être profondément réformé. Il veut faire trop de choses avec un personnel pléthorique alors que ses capacités financières d’intervention diminuent et que les collectivités territoriales montent en puissance. C’est l’exemple même de la nécessité d’inventaire pour l’État.

Vous avez été conseiller culturel de François Mitterrand entre 1983 et 1985. Qu’est-ce qui a changé en trente ans ?
Beaucoup de choses : la montée en puissance des collectivités locales comme je viens de l’indiquer, la diminution des capacités financières de l’État et la révolution numérique. En revanche, ce qui n’a pas changé c’est notre refus de l’évaluation des politiques publiques. Regardez l’éducation artistique ; malgré les discours volontaristes, on ne veut pas voir la réalité en face : qui apprend la musique à l’école ? Autre exemple, j’ai été administrateur de la Villa Médicis, les trois-quarts des pensionnaires ne parlaient pas italien à la fin de leur séjour – autant rendre la Villa aux Italiens et l’installer en banlieue parisienne. L’État doit se recentrer sur ses responsabilités stratégiques, pour se redonner des marges de manœuvre et laisser plus d’initiatives aux territoires.

Pourquoi soutenez-vous la reconstruction de la flèche de la basilique Saint-Denis ?
Parce que je voudrais transposer la démarche participative qui a formidablement fonctionné pour la construction de la frégate de l’Hermione – dans laquelle j’étais très impliqué. Je me sens très en phase avec les élus de la [communauté d’agglomération de la] Plaine Commune et de Saint-Denis, ce sont des communistes que je m’amuse à appeler « chinois », ce sont des entrepreneurs. Reconstruire cette tour à l’ancienne permettrait de mettre en place un chantier d’insertion populaire. Promenez-vous dans cet extrême nord de Paris, vous y verrez des grues partout. Imaginez un chantier de ce type à la sortie d’un métro. 4,5 millions de gens ont visité l’Hermione, combien visiteraient une cathédrale en construction ? Il semblerait qu’Audrey Azoulay [ministre de la Culture] n’y soit pas opposée.

Votre curiosité a-t-elle des limites ?
Non ! J’aurais adoré être architecte, c’est pour cela que le projet « Saint-Denis » m’intéresse. Tant que la vie continuera, je me donnerai avec délices à ce cadeau magnifique. C’est ainsi que depuis cinq ans je suis devenu entrepreneur, que depuis trois ans j’apprends le piano, et que si un musée voulait me donner une carte blanche, je dirais un grand « oui » !

Légende Photo

Erik Orsenna. © Normandie impressionniste.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°461 du 8 juillet 2016, avec le titre suivant : Érik Orsenna, « J’attends de la peinture qu’elle m’apprenne à regarder »

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