Londres

À la découverte d’Ana Mendieta

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 13 novembre 2013 - 711 mots

L’exposition que consacre la Hayward Gallery à Londres à l’artiste cubano-américaine permet enfin de cerner l’étendue de son travail.

LONDRES - Belle initiative que celle de la Hayward Gallery, à Londres, qui propose une rétrospective dévolue à Ana Mendieta (1948-1985). Distillée à dose homéopathique en Europe, l’œuvre n’y a fait l’objet que de rares expositions permettant d’embrasser l’étendue du travail. Cette proposition est d’autant plus bienvenue que, même aux États-Unis, où cette Cubaine d’origine avait élu domicile en 1961, à l’âge de 12 ans, c’est encore il y a peu l’Histoire avec un grand H plus que son travail lui-même qui retenait l’attention. L’Histoire ? Celle de sa défenestration tragique un jour de septembre 1985 depuis l’appartement new-yorkais de Carl Andre, dont elle était la compagne ; une tragédie qui n’en finit pas de nourrir à l’endroit du sculpteur minimaliste des soupçons quant à l’origine du drame.
Mais Ana Mendieta, c’est d’abord une expression singulière. Celle d’une jeune femme ayant parfaitement assimilé les innovations de son époque, en particulier les libérations de la forme et du mode d’exposition de l’œuvre amorcées tant par le body art que par le land art ; elle se fait fort de mettre en œuvre une forme de conjugaison ou de contraction des deux. En 1972, ses premiers travaux photographiques s’intéressent à la figuration du corps et à l’apparence, laissant entendre la petite musique d’une voie singulière du féminisme. Mendieta apparaît le visage fortement maquillé et quelque peu déformé (Untitled [Facial Cosmetic Variations]), affublée d’une moustache (Untitled [Facial Hair Transplants]), ou bien vient compresser ses fesses et sa poitrine sur des plaques de verre (Untitled [Glass on Body Imprints]). L’année suivante, la photographie Rape Scene (1973) évoque l’atrocité du viol à travers la présence du sang, l’un des éléments récurrents de l’œuvre.

Très tôt, l’acte performatif devient central dans son travail, mais très vite l’artiste prend le large, en ce qu’elle va puiser dans la nature ressources et inspiration, imaginant des « Earth-Body performances », ou performances liées à la terre et au corps. L’un ne va plus sans l’autre et l’investissement de Mendieta y est brutal et total. Plus qu’un terrain de jeu, la nature devient le lieu d’une quête des origines et de l’identité qui s’exprime à travers la relation à la terre et une violence viscérale. La recherche des racines, autant personnelles que civilisationnelles, trouve un écho dans l’activation d’une esthétique mêlant rituel et sacrifice, découlant de ses longs séjours au Mexique qui la reconnectent avec sa terre natale.

Humbles pièces au sol
Enfermée dans un linge telle une momie recroquevillée abandonnée sur un escarpement terreux, elle imagine sa propre tombe à l’air libre (Burial Piece, 1975). Ailleurs elle apparaît couverte de plumes (Blood and Feathers, 1974), ou de boue afin de se confondre avec l’écorce d’un arbre (Tree of Life, 1976), et partout laisse des empreintes de silhouette dessinées à l’aide de branchages, creusées dans le sol ou résiduelles du passage du feu (Siluetas Series, 1977). Plus qu’un acte de transformation, apparaît là l’idée d’une possible transmutation.

L’intelligence de l’œuvre tient en outre dans cette évolution subtile de l’artiste, après des années de performances intensives, vers le dessin et la sculpture pensée comme telle, soit autrement qu’au travers les éventuels restes de ses actions. Ainsi les dernières salles de l’exposition, consacrées à la première moitié des années 1980, révèlent-elles des travaux en parfaite cohérence esthétique avec la démarche, mais ne craignant pas d’assumer leur nouvelle objectivation.

La nature est toujours là, avec notamment la feuille d’un arbre trouvée lors d’une résidence à Miami, et dont la forme dessinée donne parfois naissance au spectre de Vénus antiques. Ou des troncs d’arbres sur lesquels est tracé le cycle vital à l’aide de poudre à canon. Mais les plus touchantes restent de très humbles pièces au sol, faites de terre ou de sable. Fragiles et presque vivantes malgré leur caractère figé, elles convoquent le souvenir des actions passées, laissant à imaginer que, oui, Ana Mendieta est parvenue à cette fusion avec la nature qu’elle a si souvent invoquée.

ANA MENDIETA. TRACES,

jusqu’au 15 décembre, Hayward Gallery, Southbank Centre, Belvedere Road, Londres, tél. 44 844 847 9910, www.southbankcentre.co.uk.
Catalogue, éd. Hayward Publishing, 240 p., 25 £ (env. 29 €).
Commissaire : Stephanie Rosenthal
Nombre d’œuvres : environ 150

Légende photo

Ana Mendieta, Blood and Feathers #2, 1974, photographie couleur, 25,4 x 20,3 cm, collection Raquelin Mendieta Family Trust. © The Estate of Ana Mendieta Collection, courtesy Galerie Lelong, New York et Paris et Alison Jacques Gallery, Londres.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°401 du 15 novembre 2013, avec le titre suivant : À la découverte d’Ana Mendieta

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