Samedi 22 février 2020

Architecture

Jeux d’ombre - Manuelle Gautrand

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 7 septembre 2010 - 594 mots

Lorsqu’en 1983 est inauguré le Musée d’art moderne de Villeneuve d’Ascq (Nord), c’est, pour les amateurs d’architecture, le même éblouissement que celui vécu dix-neuf ans plus tôt avec l’inauguration de la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence (Alpes-Maritimes).

Roland Simounet n’a d’ailleurs jamais caché l’influence déterminante qu’avait exercée sur lui le Catalan José Luis Sert. Le morcellement apparent du lieu, l’utilisation de la brique, la multiplication des voûtains et des sheds, le semi de patios et les jeux maîtrisés de lumière affirment, certes, le cousinage entre les deux lieux. Mais les deux œuvres sont définitivement autonomes et singulières.

À Villeneuve d’Ascq, Simounet conçoit son musée autour de la collection initiée, dès 1905, par Roger Dutilleul et poursuivie par son neveu Jean Masurel. Une collection qui mêle cubisme et fauvisme, surréalisme et école de Paris avec, en artistes phare, Modigliani et Braque, Laurens et Léger, Van Dongen et Poliakoff, Klee et Kandinsky… Soit 216 œuvres offertes en 1979 par Geneviève et Jean Masurel à la Communauté urbaine de Lille. Une collection qui regorge de surprises, de « pièces uniques » pourrait-on dire. Simounet prend en compte cette manne privée qui est bien celle d’un collectionneur, de son goût, de ses engagements, et conçoit son musée un peu à la manière d’une maison privée dont les volumes s’enchaînent à merveille. Et, multipliant les ouvertures (baies, trouées, impostes, meurtrières florentines…), non seulement maîtrise admirablement la lumière, mais encore joue du dedans et du dehors, laissant le regard du visiteur se porter sur le parc de sculptures (Calder, Deacon, Picasso…) qui cerne le musée. 

Confrontation réussie
Au fil du temps et des différents conservateurs qui se succèdent, la collection s’enrichit et s’ouvre au contemporain (Lewis Baltz, Christian Boltanski, Daniel Buren, Raymond Hains, Annette Messager, Dennis Oppenheim, Jacques Villeglé…). Puis arrive une autre donation, considérable. Celle de L’Aracine, soit 3 900 œuvres d’art brut. Il s’agit, dès lors, d’agrandir le musée. Un concours, portant sur la réfection du bâtiment Simounet et sur une extension de 2 700 mètres carrés destinée à accueillir l’art brut, est organisé en 2002 et remporté par l’architecte Manuelle Gautrand. Les travaux commencent en 2006, le musée ferme et va rouvrir ses portes, quatre ans plus tard (le tout pour un budget global de 29,7 millions d’euros dont 20,3 millions d’euros pour le seul musée). Manuelle Gautrand s’attache à respecter au plus juste l’architecture de Simounet. Pour l’extension, elle conçoit un bâtiment aussi organique que le précédent était cubique. Elle embrasse littéralement Simounet sur les arrières de cinq plis en béton lasuré, dont les pignons sont percés d’alvéoles qui filtrent la lumière – à la manière d’un moucharabieh – tout en laissant apparaître des bribes de paysages. Pignons doublement masqués, néanmoins, à l’intérieur de stores et de hautes cimaises, tant il est vrai que l’art brut a plus besoin d’ombre que de lumière. 

La liaison entre les deux bâtiments est extrêmement simple, souple, évidente, sensible par le sol lorsque les parquets cèdent le pas au béton vernissé, et lorsque la hauteur des salles augmente très sensiblement. Et, bien sûr, parce qu’à la lumière, succède l’ombre. Une transition et une confrontation parfaitement réussies que l’on pourra expérimenter dès le 25 septembre à l’occasion de la réouverture du LAM (Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, lire p. 4) et du vernissage de l’exposition inaugurale « Habiter poétiquement le monde », mêlant artistes, cinéastes et écrivains autour des idées d’errance, disparition, échange, accumulation.

LAM, réouverture le 25 septembre, 1, allée du Musée, 59650 Villeneuve d’Ascq, tél. 03 20 19 68 68, www.musee-lam.fr, tlj sauf lundi 10h-18h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°330 du 10 septembre 2010, avec le titre suivant : Jeux d’ombre - Manuelle Gautrand

Tous les articles dans Création

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque