Samedi 15 décembre 2018

Art contemporain

Jennifer Rubell : « Je sais que je vais recevoir huit tartes dans la figure »

Par Capucine Moulas, correspondante à New York · lejournaldesarts.fr

Le 20 février 2018 - 733 mots

NEW YORK / ÉTATS-UNIS

L’artiste propose une réflexion sur le consentement en s’offrant au public, qui écrase chaque soir huit tartes sur son visage.

Jennifer Rubell - Performance Consent (Consentement)
Jennifer Rubell - Performance Consent (Consentement)
Photo Capucine Moulas

17h30. Dans un silence épais, Jennifer Rubell, grande brune aux yeux perçants, toute de noir vêtue, entre dans la pièce immaculée et se hisse sans ciller au sommet de son piédestal. Pas un regard vers les visiteurs venus assister à sa performance rituelle, un rendez-vous qu’elle s’est engagée à tenir chaque soir du 8 février au 17 mars dans la galerie Meredith Rosen à New York. Pendant cinq semaines, l’artiste américaine reçoit huit tartes à la crème que les participants volontaires viennent méthodiquement écraser sur son visage, après avoir signé un contrat d’accord. Jennifer Rubell raconte son exposition Consent, « consentement » en anglais, entre esthétique et pantomime.

Pourquoi avoir baptisé ainsi votre exposition ?
L’œuvre tourne autour d’une dynamique de pouvoir selon laquelle je vous donne la permission de faire quelque chose qui me met dans une position extrêmement vulnérable. Je pense qu’il s’agit vraiment de la base du consentement. Ce n’est pas donner la permission à quelqu’un de faire quelque chose qu’il peut faire de toutes les façons. C’est donner la permission à quelqu’un de faire quelque chose qui vous place dans une position de vulnérabilité. C’est pareil pour le consentement sexuel et toute autre forme de consentement d’ailleurs.

Comment l’idée d’être entartée vous est-elle venue ?
Elle recouvre beaucoup de sujets qui m’intéressent : le pouvoir, la domination, la soumission, la victimisation. La nourriture a toujours été un support avec lequel je suis profondément engagée. La tarte – ou l’action d’entarter - est un support intéressant, parce qu’elle est utilisée comme un acte politique d’humiliation. Pour la composition, j’ai regardé ce que les clowns utilisent mais il s’agit souvent de mousse à raser. Mon support devait être comestible. En cherchant la bonne recette, j’étais attentive au résultat du contact de la tarte avec mon visage. Un peu comme on mélange de la peinture pour qu’elle soit suffisamment épaisse ou légère. Dans un sens, ce n’est pas très différent du travail de Jackson Pollock et de « l’action painting ».

A l’entrée de la pièce, que signifient les tableaux représentant des cœurs ?
Ce sont des cloisons de salle de bain avec mon vrai numéro de téléphone dessus. Toujours dans l’idée de créer un contact direct avec le visiteur. Je pense que la salle de bain et l’atelier de l’artiste ont beaucoup en commun. Ces deux pièces sont à la fois très intimes et publiques. Avec les cœurs, je voulais m’adresser à toutes les filles qui ont laissé leurs numéros sur un mur de salle de bain, plus qu’au monde de la peinture lui-même.

Pourquoi faire signer un contrat aux participants ?
J’ai écrit ce contrat. Il s’adresse directement au participant et dans un sens, il l’engage. J’adore l’absurdité de la protection légale. Je demande à des gens de m’envoyer des tartes à la figure et ils signent un document de quatre pages qui énumère leurs droits, y compris s’ils meurent pendant qu’ils m’entartent. (Rires)

Que ressentez-vous pendant cette demi-heure ?
C’est incroyable ! Je sais qu’entre 17h30 et 18h je vais recevoir huit tartes et pourtant je le vis comme un choc à chaque fois. Je suis aussi très surprise par l’intimité de l’interaction. Je ressens vraiment quelque chose de fort dans cette relation avec la personne qui m’entarte. Une partie d’elle regrette, se sent désolée. Les gens sont très sérieux pendant la performance. Ils partagent ce moment avec moi et puis ils retournent vers les autres, qui sont souvent des inconnus, et ils sont coupables en quelque sorte. Je ne pense pas que donner la permission altère le sentiment de culpabilité.

A quoi pensez-vous ?
A rien. Je ressens. Je ne médite pas, je n’essaye pas d’échapper à ce qui arrive. Je vis le moment. Je regarde l’horloge du début à la fin. L’œuvre est vraiment liée à l’horloge, à cet engagement d’être là sur ce piédestal, quoi qu’il arrive. C’est complétement absurde. Comme la vie elle-même. Il n’y a pas vraiment de différence entre recevoir une tarte et se marier, avoir des enfants, voir ses enfants partir faire leurs études, tomber malade, mourir, avoir des petits-enfants… Le déroulement de la vie est aussi absurde et dépourvu de sens que d’occuper ce temps à recevoir des tartes dans la figure. Et en même temps, tout aussi rempli de sens.

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