Mercredi 19 février 2020

Art contemporain

Être artiste et féministe aujourd’hui

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 23 septembre 2014 - 2244 mots

L’œil a demandé à sept femmes artistes, de générations et utilisant des pratiques artistiques différentes, ce que signifie être une « artiste féministe » aujourd’hui, et si cet engagement a toujours un sens.

Instaurée en 1975 par l’ONU, « l’Année internationale de la femme » est aussitôt rejetée par le collectif « Femmes en lutte » tout récemment fondé. Dans son ouvrage intitulé Des sorcières comme les autres. Artistes et féministes dans la France des années 1970, la sociologue Fabienne Dumont relève à juste titre l’emploi différencié que fait chacune de ces instances entre le singulier et le pluriel. Aussi souligne-t-elle « qu’il n’existe aucune femme type et que les différences fondent la richesse humaine ». Fédéré « autour de la réaction de rejet du Salon de l’Union des femmes peintres et sculpteurs, lui adressant de violentes critiques et manifestant devant l’Unesco, lieu de l’exposition », le collectif en question menait un combat à l’image du mouvement féministe qui animait les esprits de l’époque. La question du féminisme dans l’art n’est pourtant pas neuve ; elle est un des effets collatéraux de la modernité. Quarante ans plus tard, elle fait toujours débat : féminité, égalité, parité, théorie des genres… Maintenant que les femmes artistes n’ont jamais été si nombreuses, qu’en est-il de leur rapport à l’art ? Qu’est-ce qu’un art féministe en ce début du XXIe siècle ? Est-ce seulement pertinent d’en parler ?


1. Quelle réflexion vous inspire l’idée d’un art féministe ?
Béatrice Cussol : « Je pense que pour certain(e)s artistes, le féminisme est un moteur et déclenche ou catalyse la création, la nourrit, l’invente. Guirlande de verbes qui tirent les ficelles, n’est-ce pas ? Cela ne me dérange pas que l’on qualifie ce que je fais de féministe, comme on dit des boules de neige de David Hammons que c’est une pièce politique. En effet, j’espère que cette prise de liberté est une conscience politique. Je veux le croire. Je me sens proche de Nicole Eisenmann dont la prise de pouvoir sur l’histoire par la pratique de la peinture et du dessin est vraiment féministe. »

Iris Levasseur : « L’art féministe a pris une forme institutionnelle au début des années 1970 et s’est considérablement développé dans les années 1980. On a conscience désormais que le féminisme dans l’art est pluriel avec des positionnements extrêmement contrastés. Ce qui me semble particulièrement intéressant aujourd’hui, c’est la relecture des pratiques artistiques au travers d’autres modes de pensée que sont la théorie des genres ou la théorie queer. Les analyses d’œuvres se sont considérablement enrichies. Il n’y a qu’à explorer le travail de Sarah Lucas, Klara Lindén, Steve Cohen où s’entrecroise la pensée du féminin, de l’identité, de la minorité et du genre. »

Isabelle Lévénez : « Je refuse le terme d’« art féministe » bien que j’accepte l’existence d’un art politique. Dans les années 1980, lorsque j’étais étudiante, la seule enseignante artiste à l’école des beaux-arts où j’ai étudié a aiguillé mon regard en me présentant le travail de Valie Export, Chantal Ackerman, Orlan, Marina Abramovic, Niki de Saint Phalle… Ce sont toutes des femmes témoins de l’histoire des femmes. Elles incarnaient une force, une présence dans leur travail que j’ai souhaité acquérir. »

Annette Messager : « Il y a l’art tout court. Il est fait par les humains, il y a toutes sortes de sociétés différentes, de cultures différentes. Réduire l’art aux hommes, aux femmes, aux homosexuels, etc., c’est constituer des ghettos. Je suis actuellement en Australie, et, sans arrêt, ils parlent d’art aborigène : ce ne sont plus que des sous-produits pour touristes. »

Orlan : « L’art qualifié de féministe peut être classé dans l’art engagé, l’art contestataire, l’art politique, l’art action, le body art… mais, dans ces appellations, ce qui compte le plus, c’est « art ». C’est d’où l’on parle et tous ces arts passent aussi par art-vidéo, art-performance, photo, sculpture, dessin, peinture… Les classements sont simplistes, mais parfois ces catégories sont intéressantes à désigner pour pouvoir en parler ou par tactique. Certaines artistes l’utilisent, d’autres s’en démarquent, souvent pour ne pas avoir cet obstacle supplémentaire à leur carrière. Car, actuellement et bizarrement, le mot « féminisme » fait peur de manière épidermique, bien que le gouvernement fasse un bon travail pour que les droits des femmes et des hommes soient égaux et qu’il y ait une prise de conscience de la situation. »

Françoise Pétrovitch : « Pour certaines, l’engagement est premier, fondamental. Je respecte cela même si je ne me reconnais pas totalement dans cette attitude militante. En matière d’art, on ne peut pas parler de réflexions généralistes ; il s’agit surtout de singularités, de parcours qui se situent aussi dans un moment et un contexte précis. L’art féministe est d’abord une question de contexte ; plus que pour toute autre forme d’art, le contexte est essentiel pour sa construction et sa lisibilité. »

Claire Tabouret : « Je pense à l’Olympia de Manet, au Porno blues de Marlene Dumas, aux photos de Nan Goldin, mais aussi aux autoportraits de Francesca Woodman, en passant par les larmes de Bas Jan Ader. Chacune de ces œuvres à sa manière fait vaciller les idées reçues sur les questions de genre, questionne le regard posé sur les femmes (et du coup sur les hommes), leur place dans la société, tout en transcendant les étiquettes et les classifications théoriques. »

2. Quelle pertinence y a-t-il, selon vous, à parler aujourd’hui de féminisme dans l’art contemporain Béatrice Cussol : Pertinence toujours, pas seulement de parler « de » mais qu’une des couches de sens de l’œuvre contienne une conscience féministe, dont l’objectif est de troubler, transformer, questionner toujours, même s’il est probable que le sens se soit déplacé. Dans les années 1970, la recherche d’une écriture proprement féminine fut ressentie comme fortement utile par exemple, complètement détachée de la dominante, hétéronormée, aux règles masculines. Maintenant, l’idée d’une création féministe, plutôt taboue, est à démystifier, à historiciser. Le féminisme comme impulsion à l’art est une prise de pouvoir, une force de réflexion. 

Iris Levasseur : S’il y a eu un rejet, voire un déni de l’art féministe (cf. Riley), il me semble qu’aujourd’hui il y a moins d’inhibition à assumer une posture de féministe dans une pratique artistique. La peur d’être cataloguée « artiste femme », la méfiance d’être condamnée à un féminisme folklorisé pour l’industrie culturelle est moins prégnante. Cela est dû en partie à la multiplication et à la diversité des positionnements féministes. Quand j’étais étudiante à l’École des beaux-arts de Paris, il y a vingt ans, la question du féminisme dans l’art était essentielle. L’enseignement de la peinture était prodigué par des artistes hommes dans des ateliers où régnait la misogynie. J’ai eu conscience rapidement qu’il me fallait autre chose qu’un arbre généalogique exclusivement masculin. Je me suis intéressée à des peintres femmes qui étaient alors peu visibles : Artemisia, Paula Modersohn, Beatriz Gonzalez, Alice Neel… À cette époque, j’étais très militante à Act Up Paris, et cet engagement a contribué à construire mon travail artistique dans la marge et dans une forme de résistance. Aujourd’hui, avec mon livre Quelques vies de la tarentule, hommage à Kathy Acker, je poursuis cette posture.

Isabelle Lévénez : Je n’ose pas en parler puisque, pour moi, l’art n’a pas de sexe. Il s’agit d’individus qui créent et qui revendiquent un art politique.

Annette Messager : Bien sûr, il y a fort à faire encore pour que les femmes trouvent leur place dans tous les domaines, mais je crois que la seule révolution qui n’a pas été sanglante est celle des femmes. « Continuons le combat… »

Orlan : J’aimerais beaucoup que ce ne soit plus pertinent de parler de féminisme. Être féministe tant qu’il y en a besoin est un projet de société, de vie, d’humanisme. Je suis contre toutes les discriminations… Bien sûr, nous savons qu’il y a « du trouble dans le genre », et le mot « féminisme » en gêne quelques-uns et quelques-unes. Cependant, on constate dans le monde un énorme apartheid dont certains s’accommodent bien, alors que des millions de femmes n’ont pas le droit à l’éducation, aux médicaments, sont des esclaves sexuelles, sont battues, exploitées… Dans l’art, les femmes apparaissent un peu plus qu’avant. Elles sont beaucoup plus nombreuses dans les écoles d’art que les hommes, donc il est difficile de les éliminer d’emblée. On les a à l’usure, qu’elles soient féministes ou antiféministes. Les femmes dans l’art n’ont pas de grandes expositions monographiques dans les musées importants, elles ne sont que très rarement au top du marché de l’art, elles ne disposent que très rarement de commandes et budgets conséquents.

Françoise Pétrovitch : Parler de féminisme dans l’art aujourd’hui revient à parler de la vie. Les artistes vivent dans un monde qui n’est pas désincarné et dont la réalité sociale et politique résonne en eux dans la diversité de leurs corps.

Claire Tabouret : Une pertinence totale. De même qu’il est pertinent de parler de féminisme dans le monde d’aujourd’hui, il est pertinent et naturel que l’art qui se construit dans ce monde soit nourri et habité par les questions féministes. L’art est peut-être le premier pas, le premier lieu où peuvent s’exprimer les différences, en plaçant l’être au centre, en donnant une visibilité aux corps, aux complexités et aux tensions qui l’habitent.


3. D’aucuns prétendent qu’il existe des sujets, sinon des pratiques ou des formes d’expression, qui sont spécifiquement féminins. Quel est votre sentiment à ce propos ?
Béatrice Cussol : En premier lieu, il faut considérer l’œuvre, toujours. Ensuite, quand elle a été bien regardée, des sujets féministes sans doute apparaissent. Féminins peut-être. Des représentations du féminin, du masculin, existent, mais à lire avec beaucoup de nuances, en sortant de la binarité périlleuse et stérile. Mais parler de pratiques féminines me semble un peu obsolète, la plupart des artistes qui ont eu les premiers prix des concours annuels de tapisserie à Aubusson étaient des hommes… Il y a plutôt réappropriation de modes d’expression populaires ou artisanaux par les artistes, qu’ils soient femmes ou hommes. Ces questions ritournelles reviennent régulièrement, toujours les mêmes ; à peine sortie la tête de l’eau, elle est replongée, car l’histoire des féminismes, si elle est écrite, n’est pas lue, pas retenue, pas transmise, pas diffusée. Faire de la place à cette histoire et lui donner la puissance qu’elle doit avoir, qu’elle soit enseignée et accessible, ce serait là que ça se joue maintenant.  

Iris Levasseur : Il n’y a pas de pratique exclusivement féminine ou masculine. Il y a par contre des chasses gardées. Certains champs comme la peinture figurative ont été très réfractaires à s’ouvrir aux femmes. Est-ce dû au poids de l’héritage historique, de la mise en œuvre complexe du médium (plus lourd par exemple que l’illustration) ? Aujourd’hui, j’assiste en France à un réel changement, à une oxygénation. Il faut du temps. L’exposition de Claude Cahun au MNAM, qui a contribué de façon certaine à bousculer les mentalités, a eu lieu il y a presque vingt ans.

Isabelle Lévénez : Le sujet « féminin » ne doit pas être un thème ou une catégorie. Au début de mon travail en 1995, j’ai plusieurs fois entendu : « Voilà un travail typiquement féminin ! », car j’évoquais le corps. Je trouvais cela sexiste.

Annette Messager : J’étais très admirative d’Eva Hesse qui, au début des années 1970, a beaucoup apporté à l’art. Elle a fait un art minimaliste mais sentimental parce que c’était une femme, et cela en pleine période conceptuelle, minimaliste, assez froide. Un artiste comme Felix Gonzales-Torres a été très influencé par des travaux de femmes et il l’a revendiqué. Aujourd’hui, les formes artistiques sont toutes mélangées : peinture, performance, théâtre, installations. Il n’y a ni sexe, ni genre, ni âge, et c’est une bonne chose.

Orlan : Certaines artistes ont créé des œuvres avec leur sang menstruel, ont interrogé la prostitution, d’autres leur grossesse, leur cancer du sein, des tampons hygiéniques et bien d’autres choses… Les femmes ont aussi utilisé les stéréotypes dans lesquels on les enferme pour tenter de les détruire. Il y a du spécifique et de l’universel. Pour ma part, si certaines de mes œuvres peuvent être classées dans un art féministe – L’Origine de la guerre, Le Baiser de l’artiste, À la vue de la vulve le diable même s’enfuit… –, d’autres ne peuvent l’être – les sculptures, les self-hybridations, les dessins, les vidéos… Le seul vrai problème des œuvres des artistes femmes est celui de la réception des œuvres et leur mise en valeur auprès des investisseurs. On a exposé sous un même label : les Africains, les Indiens, les Brésiliens, les Chinois… les artistes émergents, l’art brut… La catégorie suivante sera peut-être les artistes femmes… si quelques investisseuses et investisseurs le décident.

Françoise Pétrovitch : Merci, Messieurs ! Définir ces pratiques ou ces formes d’expression spécifiquement féminines, c’est d’abord chercher à les minimiser, à les amoindrir, à les réduire avec compassion. Cela enferme le travail. On dit que c’est un travail de femme alors qu’on devrait le définir comme un travail tout court.

Claire Tabouret : L’art est pour moi un lieu de résistance où il est possible de faire voler en éclats les classifications sous-tendues dans cette question. J’ai été très tôt attirée par l’art, car il est possible de s’y définir autrement, à la recherche d’une expression de soi, ambiguë et subtile, loin de la brutalité d’une séparation binaire « masculin/féminin ».

Béatrice Cussol : exposition « 22 1, Identité de genre »,
jusqu’à fin septembre 2014. Galerie Réjane Louin, Locquirec (29). www.galerierejanelouin.fr

Isabelle Lévénez : Cycle de projections des vidéos de 2000 à 2014,
jusqu’au 2 novembre 2014. Auditorium de la Maison européenne de la photographie, Paris.

Isabelle Lévénez : Exposition « Isabelle Lévénez, La surface et ses dehors »,
du 16 janvier au 8 mars 2015. Centre d’art L’Entracte de Sablé, Sablé-sur-Sarthe (72). www.lentracte-sable.fr

Annette Messager : exposition « Annette Messager »,
jusqu’au 22 mars 2015. K21 Ständehaus, Düsseldorf (Allemagne). www.kunstsammlung.de

Orlan : « Masques, Pekin Opera Facing Designs & réalité augmentée »,
jusqu’au 18 octobre2014. Galerie Michel Rein, 42, rue de Turenne, Paris-3e. michelrein.com

Françoise Pétrovitch : exposition « Échos »,
jusqu’au 11 octobre 2014. Galerie Semiose, 54, rue Chapon, Paris-3e. www.semiose.fr

Françoise Pétrovitch : exposition « Après les jeux »,
jusqu’au 19 octobre 2014. Musée du dessin et de l’estampe originale, Gravelines (59). www.ville-gravelines.fr

Iris Levasseur : exposition collective « Quatorze 1914-2014 »,
jusqu’au 4 janvier 2014. Centre d’art de Saint-Restitut (26), cacstrestitut.wordpress.com

Iris Levasseur : exposition collective « Les esthétiques d’un monde désenchanté »,
jusqu’au 2 novembre 2014 . Meymac (19), Centre d’art contemporain. cacstrestitut.wordpress.com

Iris Levasseur : exposition personnelle,
décembre 2014. Galerie Iragui, Moscou (Russie), www.iragui.com

Claire Tabouret : exposition « Les arpenteurs »,
jusqu’au 5 octobre 2014 , Saline royale, Arc-et-Senans (25). www.salineroyale.com

Claire Tabouret : exposition « Les Esthétiques d’un monde désenchanté »,
jusqu’au 2 novembre 2014. Meymac (19), Centre d’art contemporain, www.cacmeymac.com

Claire Tabouret : exposition « Claire Tabouret »,
décembre 2014-janvier 2015. Galerie Bugada & Cargnel.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°672 du 1 octobre 2014, avec le titre suivant : Être artiste et féministe aujourd’hui

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