Vendredi 14 décembre 2018

Gilles Fuchs, collectionneur et fondateur de l’adiaf

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 14 mai 2004 - 1309 mots

Le collectionneur Gilles Fuchs se veut papillon et prosélyte à la fois. Tout en butinant dans la création artistique, il s’efforce de promouvoir l’art français.

« C’est un excellent homme dans le sens classique du terme », lance le galeriste Jean Brolly. Mais qu’on ne s’y méprenne pas : le collectionneur Gilles Fuchs n’est pas un grand bourgeois qui se pique d’art comme d’autres de charité ! Certes, il est hédoniste et folâtre. Cultivant le sens de la mise en scène et de l’humour, il ordonne facétieusement les recoins de son bureau où le visiteur va de découvertes en diversions. On sent en lui un enthousiasme parfois naïf. Porté par la peinture, il ne se ferme pas à d’autres modes d’expression, observe le mainstream, s’en détourne souvent. Gilles Fuchs pointe du doigt ses dernières trouvailles, une édition de Markus Raetz, des livres noirs du Suisse Peter Wüthrich qui font le guet sur une poutre, là où se trouvaient autrefois les pigeons empaillés de Maurizio Cattelan. Dans son salon, les vases décoratifs d’Alan McCollum tutoient un grand Thomas Hirschhorn. Difficile de trouver une armature à cet ensemble ! C’est qu’il achète parfois à tort et à travers, fait le grand écart entre Chen Zhen et Olivier Masmonteil. Notre moue devant certaines œuvres trop « gadget » ne le décontenance pas. « C’est une personne généreuse qui achète rapidement. Ce n’est pas un ayatollah de l’art. Il est attachant parce qu’il assume ses erreurs », soutient la galeriste Nathalie Obadia. Lui-même se dit « sensoriel », parfois « volage » : « Je ne construis pas de collection, je me divertis dans la vie autour de l’art. L’art me parle, me séduit. Je ne veux pas de dessein. Je ne veux pas porter de croix, fût-ce celle de la collection. Je soutiens les artistes autant que je peux, mais je suis moins ardent que d’autres qui les défendent mordicus ». Les artistes se sentent néanmoins en confiance avec lui. « Il a une approche plus gourmande que goulue. Il donne l’impression d’être papillon, mais il revient très souvent sur les mêmes fleurs. Il m’a beaucoup encouragé quand un certain milieu de l’art s’écartait de moi », souligne l’artiste Anne Ferrer. Même son de cloche chez l’artiste Damien Cabanes, lui aussi boudé par l’intelligentsia parisienne.

« Passer par l’institution »
Gilles Fuchs obtient sa première œuvre à l’âge de 18 ans, un petit tableau de Magritte au titre évocateur : la Folie des grandeurs. Son mariage en 1958 avec Marie-Françoise Ricci scelle l’avenir du jeune juriste avec la maison de couture Nina Ricci. Il y monte le département export avant d’en devenir le P.-D. G. en 1988. Après avoir hérité de son père, propriétaire de la parfumerie Fragonard, du virus pour l’art d’Extrême-Orient, il découvre l’art contemporain avec René de Montaigu, grand collectionneur des années 1960. Sa première acquisition « réfléchie » sera une sculpture d’Arman composée de flacons Nina Ricci. Dans la foulée il achète une affiche de Raymond Hains, une vitrine de Christian Boltanski, quatre fusils et balles de Jean-Pierre Raynaud. Le chef d’entreprise se prend vite au jeu. À partir de 1990, il fait appel aux artistes pour la réalisation de vitrines pour Nina Ricci. Deux fois par an, étalagistes et plasticiens – parmi lesquels Daniel Buren, Miguel Chevalier et Philippe Parreno – insufflent une originalité à la sage boutique de l’avenue Montaigne. Gilles Fuchs s’adresse aussi à Jean Le Gac pour les dessins publicitaires du parfum Phileas et à Sol LeWitt pour le flacon de Ricci Club. « Je pense que c’est intéressant de rencontrer les artistes parce qu’ils ont un engagement particulier, déclare-t-il. C’était très agréable pour moi, qui étais dans les affaires, de sortir complètement de ce milieu et d’aller dans un univers où les structures intellectuelles et les choix de vie sont différents. »

Aujourd’hui, le collectionneur achète moins, ou plus raisonnablement. « J’achète davantage de petites œuvres que des œuvres importantes », convient l’intéressé. Depuis la revente en 1998 de Nina Ricci, Gilles Fuchs se consacre pleinement à l’Association pour la diffusion internationale de l’art français (Adiaf), qu’il a créée en 1994 devant le manque de reconnaissance de la scène hexagonale à l’étranger. Car le butineur se veut militant, quitte à débourser largement de sa poche pour certaines opérations. Outre l’organisation d’expositions, l’Adiaf a instauré depuis quatre ans le prix Marcel-Duchamp consacrant un artiste résidant en France « significatif de sa génération ». En prime, 35 000 euros et une exposition personnelle à Beaubourg. Cette initiative privée est indéniablement inédite en France. Mais le prix doit absolument être affiné. Le choix des collectionneurs, ne serait-ce que pour les nominés, semble chaque année étonnant. « Certains collectionneurs avaient plus de goût personnel avant de rejoindre l’Adiaf », murmure un observateur. On aimerait que le prix fasse la courte échelle à des noms plus frais ou alors à de vrais gros calibres suffisamment « significatifs » pour servir de héraut à la cause des artistes français. Bref, on le voudrait plus audacieux et professionnel. « L’équilibre est difficile à trouver, convient Gilles Fuchs. Mais on ne veut pas faire un prix Ricard. J’aimerais que quelqu’un qui achète un artiste allemand comme Neo Rausch regarde aussi Carole Benzaken. »

Ceux qui courtisaient le collectionneur à tour de bras ne lui montrent plus des yeux de Chimène. « On pensait qu’il serait un grand mécène, mais tout le frou-frou commence à agacer. On aurait aimé qu’il détienne un vrai pouvoir culturel, comme les collectionneurs américains, ce qui n’est pas le cas », note un observateur. On lui reproche d’être embrigadé par une poignée de galeries dans lesquelles il aurait parfois investi. « C’est absolument faux. Je n’ai investi dans aucune galerie. Pour moi, l’art est un plaisir. Je ne veux pas que ce soit une source de gains ou de pertes. Je suis trop collectionneur pour ça », défend-il. D’autres prétendent qu’il ne peut maintenir le flambeau du privé en multipliant les accolades avec les institutions. Naguère encore, il siégeait au conseil d’administration du Jeu de paume. Il est actuellement trésorier du Palais de Tokyo, membre de la commission d’acquisition du Fonds régional d’art contemporain (FRAC) Alsace, « Ami » du Musée national d’art moderne. « Il n’y a dans la commission d’acquisition du FRAC Alsace aucun institutionnel, si ce n’est le directeur du FRAC. On a un langage totalement libre. Au Palais de Tokyo, le mélange public-privé était au cœur même de sa constitution. Je continue à soutenir des artistes qui ne sont pas aidés par les institutions à un top niveau. J’ai avec certains institutionnels des liens d’amitié qui ne sont pas ceux de dépendance ou de subordination. Je suis un élément neutre », rétorque Gilles Fuchs. L’épouvantail institutionnel est aussi balayé par ses proches. « Si on veut être actif en France, on doit passer par l’institution, déclare le collectionneur Michel Poitevin, secrétaire général de l’Adiaf. C’est souvent aussi l’institution qui se rapproche de Gilles car elle a besoin de gens actifs comme lui. On ne peut modifier les choses qu’en entrant dans le système. Mais il est vrai que chaque fois qu’on accepte une fonction officielle, on perd un peu de sa fonction originelle. » Les grincheux n’apprécient pas que Gilles Fuchs consacre aujourd’hui plus d’argent à son association qu’à sa collection. Surtout, le milieu artistique français adore changer régulièrement d’homme ou de collectionneur providentiel. À se demander qui est volage dans l’histoire...

Gille Fuchs en six dates

1931 : Naissance à Paris.

1958 : Mariage avec Marie-Françoise Ricci.

1988 : P.-D. G. de Nina Ricci.

1994 : Création de l’Adiaf.

2000 : Première édition du prix Marcel-Duchamp, décerné à Thomas Hirschhorn.

2004 : Carole Benzaken, lauréate du prix Marcel-Duchamp, exposition au Centre Pompidou à partir du 8 décembre ; exposition des anciens lauréats du prix à Moscou dans le cadre de Art Moskva (25-30 mai).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°193 du 14 mai 2004, avec le titre suivant : Gilles Fuchs, collectionneur et fondateur de l’adiaf

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