Gilles Barbier - Pour un écosystème de l’art

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 20 octobre 2015 - 1878 mots

Auteur d’une œuvre originale faite
de clones, de fromage et de bananes,
Gilles Barbier expose l’ensemble de son travail à Marseille, où il réside.

Marseille. Il est bientôt 19 heures.
Les derniers visiteurs de son exposition à La Friche sont invités à quitter les lieux. Lui, au contraire, il arrive et va déplacer l’un des pions de l’installation qu’il a mise en place au Panorama, la tour phare qui domine l’ensemble de la Belle de Mai. Intitulée Checkers, du nom de l’un de ces nombreux games for the brain [« jeux pour le cerveau »] qui existent sur Internet, l’installation est composée de deux bandes de douze individus placés en vis-à-vis qui se présentent tous comme des clones nains de l’artiste, alignés sur trois rangées de quatre pions, en position de salut respectif. Chacun est figuré sous les traits d’une identité singulière : un évêque, un chef indien, un empereur, un superman, un militaire, un clown, un gnome, un touriste, etc., bref toute une humanité dérisoire et drolatique. Cette installation est l’objet d’une partie de Checkers jouée en ligne que l’artiste a engagée chez lui entre deux ordinateurs et qui va se dérouler en plusieurs séances jusqu’à la fin de son exposition. Aussi vient-il, chaque soir, déplacer le pion ad hoc qui a bougé. « Les règles sont exactement les mêmes qu’au jeu de dames, c’est la même façon d’avaler son adversaire. Ce qui me plaît dans ce dispositif, dit-il, c’est l’aléatoire et l’absence totale d’affect de l’issue de chaque partie. Ce qui va en sortir,
c’est une sorte de portrait psychologique que dessinera chaque fois le pion vainqueur. »

Ce qui intéresse surtout Gilles Barbier, c’est l’idée de programme. Toute son œuvre en procède. Pour Checkers, par exemple, il s’est appuyé sur le travail qu’a fait le mathématicien britannique John Conway connu pour sa théorie des jeux combinatoires et pour avoir inventé le jeu de la vie, un automate cellulaire. « J’ai commencé à travailler en jouant au damier au sol, raconte Gilles Barbier à la critique d’art Alexia Guggémos. En 1992, ce sont ainsi 740 énoncés de travail prédéterminés qui ont été consignés  », lui dit-il, soulignant toujours vouloir chercher à privilégier le « et » au « ou ». Le concept d’écosystème est familier de l’artiste qui envisage la création dans un contexte de production automatisée, souvent rhizomique ; avec son commissaire, Gaël Charbau, ils l’ont d’ailleurs repris en titre de son exposition à La Friche : « Écho Système  », non sans en transformer la sémantique.

Protocoles de travail
Il suffit de l’interroger sur ce que sont ses lectures favorites pour prendre vite la mesure de sa démarche. Installé depuis quatre ans dans une charmante maison bien nommée
« La Tourelle » aux allures de villa italienne sur les hauteurs de Marseille, l’artiste y habite avec sa femme et ses trois enfants. Il s’y est construit comme un bureau-refuge, à l’écart de l’agitation familiale. En réponse à la question posée, il se dirige alors vers les rayons de sa bibliothèque et en tire deux ouvrages. Le premier est signé Luc Brisson et F. Walter Meyerstein, intitulé Puissance et limites de la raison.

Le Problème des valeurs ; le second, L’Esprit fumiste et les rires fin de siècle, est de Daniel Grojnowski et Bernard Sarrazin. Tout est dit. L’art de Gilles Barbier est requis par une dualité, entre réflexion et dérision, entre sagesse et humour, entre pertinence et impertinence. Un rapide coup d’œil sur ce qui compose son univers, et vérification est faite. Sur les murs de son repaire, on y relève entre autres : une estampe de Glen Baxter aux images et aux propos toujours savants et incongrus ; la couverture encadrée de l’album Punk Lives – Let’s Slam, vol. 2, illustrée par la figure d’un être hybride
et englué, tout entier ficelé sur un socle ; l’image photographique d’une scène quasi ésotérique, épinglée d’une note manuscrite aux mots de : « Kant, je ne le connais pas trop, mais j’aimerais bien me le faire ! »
Côté programme mâtiné de mots, Gilles Barbier s’est lancé dans une entreprise quelque peu folle voilà plus de vingt ans, celui de recopier toutes les pages du dictionnaire d’un Petit Larousse illustré, daté de 1965, l’année de sa naissance au Vanuatu. De A à Z, à l’encre et à la gouache, lentement et sûrement, en surface de grandes feuilles de papier carrées de plus de deux mètres de côté, l’artiste s’adonne à l’exercice plus ou moins régulièrement. Il en est à la lettre M. Cela ne va pas sans quelques erreurs parfois, mais Barbier a tout prévu, aussi chacune de ses planches est accompagnée de son erratum sur lequel il reprend texte ou image oubliés ou erronés. L’artiste aime ainsi à se donner des challenges en s’inventant des protocoles de travail qui ne lui permettent pas de saisir la réalité de l’œuvre dans l’immédiat de sa fabrication compte tenu du principe
de son développement à l’intérieur même de la conception et de la production.

Les dédales de la pensée
À Marseille, le jour du vernissage, Barbier ne cachait pas sa satisfaction que, « parmi tous les plans qui sont en route, dont certains ont plusieurs décennies, [il était] très content qu’il y en ait deux qui aient abouti. » Allusion non seulement à celui des clones, commencé en 1995, mais aussi à cette autre installation, dite la Boîte noire, présentée également dans les espaces du Panorama,
et dont on avait vu une première formulation mais non encore totalement accomplie lors de l’exposition « La Force de l’art », au Grand Palais, en 2009. De quoi s’agit-il ? D’une imposante structure faite de quatre gigantesques tourniquets s’offrant à voir comme des armoires métalliques en forme de croix contenant un total de quatre-vingt-seize immenses dessins.

Le mouvement rotatif réglé par un savant mécanisme de rouages qui s’enchaînent, caché dans le plancher, digne de celui d’un puissant horloger, a été calculé de sorte que, de façon imprévisible, à un instant T extrêmement furtif, les quatre tourniquets composent un carré à l’intérieur duquel le visiteur se trouve enfermé. Les combinaisons entre les dessins sont innombrables et, pour la première fois, l’œuvre de l’artiste est appréhensible dans la finalité de son concept.

Tout l’univers de Barbier, tant dans sa complexité graphique de mots en bulles que d’images introspectives et mémorielles, organiques ou cosmiques, se révèle ainsi aux yeux du regardeur. Permutations, combinaisons, métaphores, l’artiste joue des dédales de sa pensée pour nous perdre dans les lacis d’une œuvre comme on ramperait dans l’inconnu des diverticules d’un terrier. Une façon d’enquête existentielle qui n’est pas sans évoquer celle du philosophe David Hume – un de ses auteurs favoris – quant à sa manière de pénétrer le plus intimement dans son « moi ». Mais ce qui interroge encore plus Gilles Barbier au regard de ces deux importantes installations qui sont la conclusion de projets portés depuis de longue date, c’est le fait que ses clones, comme ses dessins, ont pu trouver acquéreurs au fil du temps – et il n’en a pas manqué, pour le moins ! – alors même qu’ils n’étaient que des fragments d’œuvres non encore abouties dans leur ensemble. Rien d’étonnant somme toute puisqu’aussi bien tout se joue chez lui en boucles permanentes et en allers-retours sur un mode proprement autarcique. Pour ce que le jeu porte en lui une dimension rituelle, voire initiatique.

C’est précisément ce que montre l’exposition marseillaise. « Je crois que c’est la première fois que
ça m’arrive, c’est quelqu’un d’autre qui a pensé l’espace à ma place et dans le choix des œuvres », dit-il, faisant allusion au travail de Gaël Charbau. « J’apprécie beaucoup cet envahissement du regard de l’autre, ajoute-t-il, parce que cela me permet de me repositionner. » Gilles Barbier dit alors que l’image de lui qui lui est apparue est « bizarrement, quelque chose d’assez contigu… une sorte de fonctionnaire cohérent, excessivement sérieux… » La singularité de l’exposition qu’a orchestrée le commissaire réside notamment dans la réunion de tout un ensemble de pièces (quelque cent quarante dessins, peintures, installations ou photographies) que l’on a rarement vues ou si peu.
Il en résulte une lecture rénovée de la démarche de l’artiste où, comme Barbier l’exprime lui-même, « c’est plein de focales, beaucoup de détails deviennent grands, et inversement, bref tout se contamine. Sans qu’on en ait parlé ensemble, Gaël a chopé un truc qui fonde mon travail : je pense tout ça comme des familles. » 

Multiple et polymorphe
« Tout ça », c’est justement ce que découvre le regardeur au fil de sa visite à La Friche et que Gaël Charbeau a constitué sous la forme d’« une traversée dans le labyrinthe créatif » qui caractérise l’œuvre de l’artiste. « L’exposition – prévient le commissaire – proposerait un langage et des matérialisations. Le langage serait le résultat de différentes conversations menées avec l’artiste autour et à l’intérieur de son œuvre. Les matérialisations seraient la partie “visible” de l’iceberg… L’ensemble de l’exposition pourrait ainsi être pensé comme un corps dont les multiples organes (espaces) constituent une forme de vie, voire une méthode créative de survie contemporaine. » Des familles, un labyrinthe, un corps, des organes… le monde de Gilles Barbier, s’il se décline autour d’une réflexion sur la notion générique de système, « s’articule autour des principes de doute, de polysémie et d’ambivalence », comme l’a écrit jadis Éric Mangion. Il explore toutes les ramifications d’une pensée qui décortique mécanisme et réseaux, analyse dysfonctionnements et erreurs, fait se télescoper postmodernisme et posthumanisme. Multiple et polymorphe, son œuvre trouve son rassemblement dans une intrépide soif de connaissances et de remise en question de celles-ci. D’où cette marque à la profusion et à l’invasion, comme en témoigne, par exemple, cette toute première série de travaux datés de 1992, intitulée Habiter la peinture, qui fait se proliférer tout un monde d’architectures anachroniques en surface d’images de peintures de référence ou de pseudo-carcasses de viande, hommage confondu à Rembrandt et à Soutine. D’où ces figures dégoulinantes prises au piège d’une matière magmatique – Les Cauchemars de la fondue au Chester, 2005 –, ce clone à la tête rose de l’artiste, percluse de bananes en tous ses orifices – Banana Head (Traumatic Insemination), 2010 –, ces constructions improbables faites tout juste à l’équilibre de simples bouts de bois assemblés, ces guéridons débordants de victuailles et tous ces Still Memory que la nature envahit. « Avec les souvenirs, la mémoire se construit et se déconstruit », explique l’artiste comme pour justifier cette façon si particulière qu’il a de convoquer dans la même instance tout un monde d’éléments matériels, disparates, volontiers triviaux, souvent incongrus, toujours inattendus. Mais c’est ce maelström qui fait la force de son art, qui en produit le sens et qui réjouit l’esprit. Comme le disait sa fille Joséphine, six ans, au sortir du vernissage : « C’était bien l’expo de Gilles Barbier ! »

Repères

1965
Naissance au Vanuatu (Pacifique Sud)

1985
Arrivée en France

1997
Participation à la 4e Biennale d’art contemporain de Lyon

2000
Exposition collective « Jour de fête » au Centre Pompidou

2006
Exposition personnelle au Carré d’art de Nîmes

2014
Exposition « Le Festin II » au Musée d’art moderne de la Ville de Paris

Il vit et travaille à Marseille

« Echo Système »

Jusqu’au 3 janvier 2016. La Friche Belle de Mai, Marseille (13). Ouvert du mardi au dimanche de 13 h à 19 h.
Tarifs : 3 et 2 €.
Commissaire : Gaël Charbau.
www.lafriche.org

Légende Photo :
Gilles Barbier @ photo Jean-Christophe Lett

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°684 du 1 novembre 2015, avec le titre suivant : Gilles Barbier - Pour un écosystème de l’art

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