Art contemporain

Gérard Garouste - Un indien déguisé en classique

Par Amélie Adamo · L'ŒIL

Le 26 février 2020 - 1854 mots

Deux ans avant sa grande exposition annoncée – enfin – à Paris, le peintre « intranquille », grand lecteur des textes fondateurs, vient d’inaugurer une rétrospective à New Delhi, où ses tableaux à clés résonnent avec la culture indienne.

C’est la route de l’Inde que vous devrez emprunter pour aller découvrir, à la National Gallery of Modern Art de New Delhi, la dernière rétrospective de Gérard Garouste. Peintre français, l’un des plus talentueux de sa génération, internationalement reconnu, qu’a souvent injustement boudé notre chère institution nationale. Une institution qui vient enfin de se décider à programmer au Centre Pompidou, à l’automne 2022, une rétrospective de l’artiste digne de ce nom, plus de trente ans après celle qui lui fut consacrée en 1988.

Au pays de l’avant-garde

« Elle était en discussion depuis longtemps – plus de dix ans !, explique le galeriste Daniel Templon, mais certains, pour des raisons qui relèvent de l’idéologie, ont retardé la prise de décision ; le président [du Centre Pompidou] Serge Lasvignes a finalement tranché, je l’en remercie vivement, il était temps ! » Une situation qui souligne un problème bien français, précise-t-il, « un engagement relatif du musée vis-à-vis des artistes nationaux quand ils ne s’inscrivent pas dans la doxa domestique ». Dans les années 1980, sans doute sous l’impulsion du mouvement de renouveau figuratif qui souffle sur la peinture, Garouste connaît un fort succès, tout particulièrement à l’international. De grandes expositions lui sont consacrées et le célèbre marchand d’art Leo Castelli le représente dans sa galerie new-yorkaise. En France pourtant, à cette époque, l’accueil demeure plus mitigé. Bien sûr on parle de lui, on l’expose. Mais, comme le souligne aujourd’hui l’artiste, « à de rares exceptions près, j’ai été dans ma carrière “blackboulé” par l’institution et la critique françaises ». Et si certains conservateurs ou critiques ont alors fait preuve d’un peu de reconnaissance, « c’est parce qu’ils étaient obligés de le faire, ils ne pouvaient passer totalement à côté », dit-il, « du fait que j’étais soutenu par la plus grande galerie au monde ».

« Peut-être que ce succès précoce, remarque ainsi Daniel Templon, a agacé l’institution française qui à l’époque défendait plutôt l’art conceptuel, avec une fascination pour les descendants de Marcel Duchamp, et un réel dédain pour la peinture figurative. » Parce qu’en France, explique Garouste, « la critique demeure très dogmatique, attachée au statut de l’avant-garde ; elle considère que la peinture, c’est fini et que ce qui compte, c’est le conceptuel ». Un exemple révélateur ? Le Centre Pompidou qui vient de s’installer à Shanghai et qui présente les artistes français les plus représentatifs de l’avant-garde : Daniel Buren, Christian Boltanski, Annette Messager et Fabrice Hyber. « Cette vision de l’art français, note Garouste, demeure dogmatique, car elle ne représente pas la réalité ; en France, comme dans tous les pays d’Europe et d’ailleurs, la peinture existe et, sur la scène internationale, les œuvres contemporaines qui se vendent le plus cher, ce sont des peintures figuratives. »

Bien heureusement, Garouste conserve une certaine distance par rapport à cette situation. « C’est assez amusant », confie-t-il, car aux yeux de ce « bon chic bon genre français, je passe pour un artiste pompier ! » « Moi personnellement, dit-il, d’arrière-garde ou d’avant-garde, pompier ou pas, je m’en fous complètement : ce qui compte, c’est la peinture ! » Et bien heureusement son travail, comme le remarque Daniel Templon, a aussi bénéficié d’un « regain d’intérêt » et d’une belle visibilité nationale, la peinture figurative retrouvant depuis une dizaine d’années « ses lettres de noblesse ».

Fort du soutien fidèle de « quelques personnes formidables » et de « ses » collectionneurs, peu soucieux du qu’en-dira-t-on et des modes, Gérard Garouste a pris soin de préserver sa liberté et son antre secret. Il demeure en campagne à l’écart de Paris, loin des pressions du marché et des verbiages de la critique conceptualo-contemporaine. Dans son atelier, en dehors du temps, il peint.

L’instrument peinture au service du sujet

« Si j’étais musicien, je jouerais du violon ou du piano dont les sons sont extraordinaires. Je n’aurais pas besoin d’inventer un instrument ni de couper un piano en deux au sein d’une performance pour avoir l’air moderne ! C’est pareil avec la peinture. Je ne vais pas me mettre à brûler ma toile ou à jeter du riz dessus ! Mon métier est classique : de l’huile sur toile tendue sur châssis, je n’ai rien inventé depuis le XVIIIe siècle ! Ce n’est pas l’originalité qui m’intéresse dans la peinture : c’est le fond et la question du sujet. »

L’œuvre de Garouste joue d’un dialogue permanent entre ce qui relève du « classique » (la règle, la norme, la raison, le social, le conscient) et de « l’Indien » (le sauvage, la folie, l’intuitif, le rebelle, l’inconscient) : en somme, les deux parts indissociables de tout individu. Par ce dialogue, l’œuvre joue ainsi toujours de l’ambivalence et de la dualité. Bien qu’il se limite en apparence aux règles classiques de la peinture, le travail de Garouste n’en demeure pas moins moderne, ne cessant d’enfreindre les normes de la figuration, jouant de maintes incohérences et déformations. Tantôt allusive et frôlant l’abstraction, tantôt plus précise, sa peinture marche par énigmes et suggestions. Aussi, si elle demeure « classique » dans sa forme, la peinture de Garouste sert un sujet qui lui n’en demeure pas moins « indien » : ouvert sur l’irrationnel, l’incohérence, l’insaisissable.

Fil rouge dans le travail de l’artiste, la question du sujet et l’interrogation d’un récit : « Qu’est-ce que je fais du sujet ? Comment je me positionne en tant que peintre par rapport au récit ? » Un récit qui peut être ici personnel et intime, là de nature mythique. Ce fut par exemple, dès les années 1980, l’interrogation des grands mythes grecs puis vint celle des récits bibliques. « Au début, note Garouste, je représentais ces mythes, je mettais en scène des histoires, puis le mythe en lui-même a eu moins d’importance, j’ai commencé à m’intéresser aux mots et à la manière dont ils étaient perçus, mettant en scène des jeux de mots ou de lettres. » Avec l’étude de la Bible et de l’Ancien Testament, l’artiste s’est intéressé à l’hébreu, au Talmud et aux principes kabbalistes. « Avec l’étude du Talmud, explique-t-il, ce n’est pas le récit qui prime mais, un peu comme en psychanalyse, ce qui est sous-entendu dans ce récit ; il s’agit de charcuter un texte pour savoir ce qu’il y a derrière. » Garouste interroge alors ce qui se cache derrière les mots, sensible aux interprétations et à la façon dont leurs racines peuvent renvoyer à d’autres mots, porteurs de sens multiples.

Ainsi la peinture de Garouste se donnera toujours à vous à travers un répertoire iconographique et sémantique très riche, ouvert à une multitude de sens, de strates mémorielles : parfois en résonance avec la vie intime de l’artiste, avec des bribes de souvenirs ou de rêves, parfois en écho à la grande histoire, à la peinture, aux textes sacrés ou littéraires. De tableau en tableau, vous dialoguerez autant avec votre intériorité et celle de l’artiste qu’avec Ovide, Ésope, Dante, Goethe, Rabelais, Cervantes ou Kafka. Vous y croiserez des figures humaines et animales d’apparence hybride qui tantôt auront les traits de l’artiste ou de ses proches, tantôt vous renverront aux grandes figures du patrimoine collectif, Lucrèce, Diane et Actéon, sainte Thérèse d’Avila, Faust, Don Quichotte et mille autres encore. Autant de créatures qui vous apparaîtront, de manière indirecte, comme des révélateurs de la dualité de votre nature et de tout ce qui se cache en vous : vos peurs, vos amours, vos mensonges, votre bêtise, votre générosité, vos aspirations et vos désillusions. Car tout ce qu’il y a d’enfoui derrière les mythes, les mots, les images, c’est « l’aventure humaine ».

De Soi à l’autre

Pour mieux comprendre le peintre Garouste, il faut connaître l’histoire de l’homme. Celle du fils, issu d’une famille petite-bourgeoise, pétrie de préjugés. Celle du fou, parfois en proie à des crises de délire. Cet « intranquille », tel qu’il se décrit dans son autobiographie publiée aux éditions de L’Iconoclaste en 2009.

Il y a chez Garouste un désir de connaissance et une obsession des origines qui se manifestent, dans sa vie intime, par le travail qu’il a fait sur lui-même. L’analyse nécessite d’avoir le courage de creuser les choses pour voir ce que beaucoup ne veulent pas voir. Garouste, c’est celui qui a « l’enfance et la folie à ses trousses », qui a tenté de « démonter » la « grande duperie » de son éducation, des secrets de famille à l’antisémitisme de son père. Tenter de connaître son héritage pour mieux s’en libérer. Et c’est ce désir de connaissance qui travaille l’œuvre : par la peinture, l’artiste transmet une part de ce qu’il a compris, de lui et de la vie. Transmettre pour tenir à distance la folie grâce à une création salvatrice. Transmettre pour comprendre et dépasser l’histoire intime à travers une œuvre qui s’ouvre à un questionnement plus universel.

Garouste appartient à la famille des artistes « introvertis ». Son travail s’inscrit « dans une logique centripète » qui vise à « aller au plus profond de soi-même ». Mais, « mon histoire personnelle, précise-t-il, n’a d’intérêt que parce que l’on peut jouer avec pour essayer de comprendre l’expérience des autres. » L’auteur, son histoire, doit disparaître derrière l’œuvre. Ainsi le spectateur peut se l’approprier et l’inter­préter à sa façon. « C’est un peu comme l’interprétation des rêves en psychanalyse, note Garouste, c’est en questionnant le patient, par association de pensées, que le psy suggère et donne des clés au patient pour qu’il fasse le travail par lui-même et découvre ce qui restait inconscient. » Lorsqu’il fait un tableau, c’est un peu ce rapport-là avec le spectateur que Garouste interroge. Dans l’image, il n’y a que des suggestions. À nous d’y trouver les multiples clés. À nous de faire le chemin jusqu’en notre fond pour y découvrir notre part cachée. Notre Indien intérieur enfoui sous le costume du classique. Cet autre « je » qui nous fait si peur.

C’est ce même souci de transmission et de connaissance, dont témoigne l’engagement de Garouste auprès des enfants en difficulté. Depuis sa création en 1991, l’association La Source, à vocation sociale et éducative, utilise le côté ludique de l’art pour travailler contre l’exclusion et permettre aux jeunes participants de reconvoquer en eux-mêmes le sens de la liberté, de la responsabilité, de la créativité. Un caractère humaniste, teinté d’humilité et de sincérité, qui définit avec justesse le portrait de Garouste, celui de l’homme autant que de l’artiste. Garouste, considère Daniel Templon, est « un homme de culture, à la fois original et profondément engagé dans l’exploration de l’histoire de la peinture dont il perpétue l’existence inextinguible : il est en cela un passeur, généreux et humaniste ». Et c’est par cette même générosité que l’œuvre, parce qu’elle a su embrasser tant les émotions que les références, touche avec la même force et cercle d’initiés et grand public.

 

1946
Naît à Paris
1965
Entre à l’École des beaux-arts de Paris
1977-1982
Intervient comme scénographe, metteur en scène et décorateur pour le Palace
1983
Peint l’un des plafonds du palais de l’Élysée
1991
Fonde l’association La Source
2002
Daniel Templon le représente
2006
L’État lui commande des cartons pour une tapisserie d’Aubusson
2017
Élu membre de l’Académie des beaux-arts
2020
Rétrospective à la National Gallery of Modern Art de New Delhi
« Gérard Garouste, The other side »,
jusqu’au 29 mars 2020. National Gallery of Modern Art, Jaipur House, India Gate, New Dehli (Inde). Du mardi au dimanche, fermé le lundi. Commissaire : Jean-Jacques Aillagon. ngmaindia.gov.in

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°732 du 1 mars 2020, avec le titre suivant : Garouste Gérard - Un Indien déguisé en classique

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