Samedi 29 février 2020

Faire de la peinture sans peindre

Par Vincent Delaury · L'ŒIL

Le 18 janvier 2016 - 991 mots

Sans recourir aux outils classiques du peintre (la toile, les pigments, les pinceaux), des plasticiens contemporains, dans le prolongement de leurs aînés avant-gardistes (Yves Klein, Daniel Spoerri, Dieter Roth…), passent par l’investigation hors limites du champ pictural pour faire de la peinture… sans en faire.

Par le biais de l’expérimentation, ils mettent en place des protocoles, où le réel est parfois sollicité (objets, nature, animaux…) pour réaliser des peintures autrement que par la pratique habituelle consistant à recouvrir de couleurs une surface plane en un certain ordre assemblées. Ainsi en est-il de Bernard Aubertin qui se déclarait réaliste, montrant dans ses Tableaux-feu non seulement les dessins mystérieux des fumées mais aussi les objets (allumettes, pétards…) qui ont donné naissance à l’embrasement : il dévoile le processus en cours (le spectacle du feu lors de performances) et son résultat. En 2008, cet adepte de la réalité concrète déclarait : « Je ne fais plus de tableaux depuis longtemps déjà. Montrant une de mes surfaces monochromes et mes feux, je peux dire : “Ceci n’est pas un tableau. C’est un moment de la réalité picturale.” »

Dans cette idée d’avoir recours au réel pour réaliser des peintures au sens large, qui auraient comme une vie « personnelle », Nicolas Chatelain collecte des objets de rebut qu’il recouvre de peaux de peinture les transformant ainsi en « bibelots » dont la matière-couleur dit la peinture. Quant à Timothée Talard, il réalise des peintures holographiques avec du pétrole : ce sont des toiles monochromes noires qui, en fonction du déplacement des visiteurs, engendrent des aurores boréales ou des effets pailletés à la Robert Malaval. Allant encore plus loin dans le test, car il intègre le vivant dans ses œuvres en faisant collaborer des souris « artistes », Michel Blazy, qui lorgne de plus en plus vers l’inframince duchampien visant un art invisible, note qu’une peinture peut tellement découler d’une soustraction (les souris grignotent ses tableaux) qu’elle pourrait finir par se passer du tangible pour n’exister que dans la mémoire : « Un jour, un collectionneur m’a invité en Martinique. Avant de partir, j’ai caché un tableau dans son garage car j’avais pu y observer un grand nombre de lézards, crabes, souris, chats et autres. La surface du tableau a rapidement été complètement nettoyée avant que le collectionneur ne le retrouve. Il a depuis encadré ces planches totalement vierges dont il raconte l’histoire. L’histoire prend le pas sur la matérialité de l’œuvre. Ces peintures sont devenues des œuvres à raconter. » La peinture est chose mentale, Léonard de Vinci avait bien raison.

Bernard Aubertin
« Je suis un pyromane invétéré. Mon message, c’est le feu. » Décédé l’été dernier à l’âge de 81 ans des suites d’une longue maladie, Bernard Aubertin, né en 1934 à Fontenay-aux-Roses, est un peintre voleur de feu, proche d’Yves Klein, qui crée dès 1961 des Tableaux-feu à lire comme « une mise en cendre de la peinture ». Réalisées en utilisant des allumettes qu’il enflamme, ces œuvres, dont certaines absolument superbes avaient été montrées dans l’expo collective « Tout feu tout flamme » de Daniel Abadie chez Tornabuoni Art (Paris, 2012), peuvent être perçues comme de véritables « délires pyromaniaques » (terme de l’artiste) célébrant la puissance plastique du feu.


Michel Blazy
Né en 1966 à Monaco, Michel Blazy, artiste-chimiste ayant recours au vivant pour réaliser des œuvres (micro-organismes, fourmis, escargots, moustiques, araignées…), rejoint la formule de Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » L’été dernier, il montrait au château de Rentilly, dans la manifestation collective « Un été dans la Sierra », des peintures de 2008 réalisées par… des souris ! Celles-ci, en venant grignoter des surfaces monochromes enduites de lait concentré sucré et de crème dessert au chocolat, engendrent de magnifiques paysages imaginaires que l’artiste nomme ensuite, non sans humour, Paysage avec oiseaux, Chien dans le désert ou encore Paysage : montagne.


Timothée Talard
Représenté par la Galerie Gourvennec Ogor à Marseille, Timothée Talard, né en 1983 et soutenu dès 2010 par la collectionneuse Agnès-b., est un plasticien expérimentateur qui, à côté de son univers figuratif trash (la culture urbaine et la violence de ses marges), a élaboré en 2012 une série d’une vingtaine de peintures réalisées à base d’hydrocarbures. Ces Arcs-en-ciel dans la nuit sont des tableaux qui reposent sur le phénomène de réfraction de la lumière : en fonction des mouvements du spectateur et de ses déplacements dans l’espace, les fonds noirs constellés de points argentés se transforment et se reforment, confirmant ainsi l’adage duchampien : « C’est le regardeur qui fait le tableau. »

Nicolas Chatelain
Né en 1979, Nicolas Chatelain, représenté par la Galerie Réjane Louin (Locquirec), est un marcheur. Depuis le mitan des années 2000, au gré de ses promenades, il ramasse des bouts de choses, des objets cassés, des pierres et autres bouts de bois qu’il « répare » à sa manière pour ensuite les recouvrir de peinture. Les objets hybrides fabriqués, s’apparentant à des reliefs picturaux constitués de peaux de peinture, de matériaux naturels et d’éléments de rebut de la société industrielle, se transforment sous nos yeux en petits volumes peints dotés d’une formidable présence. Par on ne sait quel stratagème, ces objets laissés pour compte, que l’artiste passe des mois, voire des années, à recouvrir de pigments colorés, font peinture.

Piero Gilardi
Né en 1942 à Turin, Piero Gilardi, proche de l’Arte povera comme du Land Art, est le brillant inventeur, dès 1963, des « Tapis-Nature », qui sont des échantillons de nature artificielle en mousse polyuréthane exposés à même le sol ou directement sur le mur. Ces représentations illusionnistes, aux accents pop – l’artifice est revendiqué –, sont à la fois des tableaux-reliefs sortis tout droit d’un imaginaire d’enfant, des camaïeux de bleus et de verts glissant vers l’abstrait et des fragments de paysage dont les bords tranchés net sur les côtés semblent citer les Shaped Canvas (toiles découpées) du minimaliste Frank Stella.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°687 du 1 février 2016, avec le titre suivant : Faire de la peinture sans peindre

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