Artiste

Ernest Pignon-Ernest - Portrait

Vingt ans après sa première exposition au Mamac de Nice, Ernest Pignon-Ernest y retourne en juin pour une rétrospective

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 30 mars 2016

Depuis 50 ans, Ernest Pignon-Ernest «Â fait œuvre des situations ». Il placarde ses dessins et sérigraphies engagées ou poétiques sur les murs des villes pour perturber ou exacerber le réel et lutter contre l’amnésie

Regard noir et intense de Maïakovski. Visage déchiré d’Artaud, comme sculpté par les épreuves et la douleur. Yeux tristes et embués de Desnos. Apollinaire, Rimbaud, Verlaine, Éluard, Neruda, Michaux, Cendrars... Tous les poètes qui ont jalonné et inspiré son œuvre et qu’il a dessinés sont là, sur les murs de l’atelier d’Ivry-sur-Seine, l’illuminant de leur présence magnétique. « Éveillez-vous. Réveillez-vous », nous susurrent-ils. « C’est comme si leur visage disait tout leur destin », observe Ernest Pignon-Ernest. Tout des aspirations, des drames et des tensions de l’époque qu’ils ont traversée.

Une passion pour Pasolini
Au rez-de-chaussée de l’atelier, des photos de Cabu et de Wolinski sont épinglées à côté d’une autre montrant Pier Paolo Pasolini en 1964 à Matera (Basilicate) sur le tournage de L’Évangile selon saint Matthieu. « Il a été assassiné il y a quarante ans, dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975. Qu’a-t-on voulu faire taire en le tuant ? », lance Ernest Pignon-Ernest en grimpant agilement l’étroit escalier en colimaçon qui mène à l’étage. Vêtu de noir de la tête aux pieds, un petit sourire avenant accroché au visage, l’homme est ouvert, sensible et attentif. Au deuxième niveau, la lumière zénithale plongeant des verrières magnifie les feuilles réalisées en hommage à Jean Genet. Elles jouxtent des dessins au fusain représentant Pasolini en jean, tricot et veste en cuir. Il porte et présente son propre cadavre en fixant le spectateur droit dans les yeux, d’un regard intense et soutenu. « Qu’avez-vous fait de ma mort ? », nous questionne-t-il. L’automne dernier, à l’occasion du quarantième anniversaire de l’assassinat de l’artiste et 35 ans après lui avoir déjà dédié une première série de dessins placardés en Toscane, Ernest Pignon-Ernest est reparti coller ces nouvelles images sur les murs de l’Italie, de Rome à Matera. Pourquoi un tel attachement à l’égard du réalisateur, poète et écrivain aux multiples facettes auquel il vient de consacrer un livre (Dans la lumière déchirante de la mer. Pasolini assassiné, Actes sud, 2015) ? « C’était un visionnaire. Il a été le premier à pressentir le détournement qui était en train de s’opérer, la société de consommation s’emparant des aspirations physiques et spirituelles pour les mettre au service de la marchandise », analyse l’artiste, perché sur un tabouret en esquissant de petits gestes délicats. « Dans un climat d’hostilité quasi générale, il a prophétiquement dénoncé les risques de nivellement et de destruction des valeurs d’une société qui n’a d’autres critères que ceux de la réussite matérielle. »

Vingt ans après sa première exposition au Musée d’art moderne et d’art contemporain (Mamac) de Nice, Ernest Pignon-Ernest aura, à nouveau cet été, les honneurs du musée niçois, situé à deux pas de la maison familiale. Pour son père, champion de France de pétanque et travaillant aux abattoirs, comme sa mère, coiffeuse, le sport est la marotte, le péché mignon de tout le clan familial. Féru de natation et de vélo, Ernest grimpe, chaque année, au mont Ventoux au guidon de sa bicyclette.

Écolier moyen, il se passionne pour le dessin. À l’âge de 12 ans, le jeune Niçois tombe sur un numéro de Paris Match où est reproduit un tableau de Picasso figurant Sylvette David, puis sur un autre montrant Guernica. « C’est à cause de Picasso que je suis devenu artiste. Et à cause de lui que je ne peins pas. C’est un extraterrestre. J’ai eu le sentiment qu’après Picasso tout semblait dérisoire, que l’on ne pouvait plus peindre », souligne-t-il en accompagnant ses propos d’un petit rire pointu et saccadé, comme pour s’excuser de la force de ses propos.

Plateau d’Albion
À Nice, le jeune homme, qui a dû quitter l’école à 13 ans pour gagner sa vie, fréquente le magasin de Ben, où il rencontre Arman, Raysse, Malaval, Le Clézio, et sa compagne, Yvette, une comédienne, avec laquelle, il part, en 1966, s’installer à Méthamis dans le Vaucluse. Là, il apprend que la force de dissuasion atomique française (des missiles nucléaires sol-sol balistiques) va s’installer à quelques kilomètres de chez lui, sur le plateau d’Albion. Il est convaincu qu’il est dérisoire de réaliser des tableaux sur un tel sujet. « Comment exprimer cette violence inouïe de milliers de Hiroshima enkystés sous les lavandes et les oliviers ? Cette tension entre la beauté de la Provence et cette puissance de mort ? », s’interroge-t-il. Il décide alors de réaliser un pochoir à partir d’une photo tristement célèbre produite par l’explosion de Hiroshima et figurant la trace d’un homme désintégré dont ne reste que la silhouette en impression sur un mur. Les routes et rochers menant au plateau d’Albion sont recouverts de ses dessins figurant ces ombres sinistres. L’artiste a trouvé sa voie : faire « œuvre des situations », rapprocher l’art des hommes en tissant les murs des villes de ses dessins éphémères, livrés à la pluie et au vent, « pour leur permettre de se réapproprier l’espace et la mémoire et de redevenir acteurs du monde », ainsi que l’analyse la philosophe Marie-José Mondzain.
Ernest Pignon-Ernest crée des parcours symboliques dans les rues des villes. Pour inviter ses contemporains à se souvenir de la Commune et du sang des suppliciés versé dans les rues de Paris, il lance un peuple de cadavres à l’assaut du Sacré-Cœur et des lieux marqués par les luttes populaires parisiennes. Des centaines de sérigraphies montrant des corps ensanglantés sont apposées à même le sol de la Butte au Cailles au Père Lachaise, du boulevard Blanqui au métro Charonne. « Je me suis mis à étudier cette révolution. J’ai découvert à la fois cette explosion inouïe de vie, d’imagination, de fraternité, d’utopie et l’ampleur de la répression, l’hécatombe qu’avait été la semaine sanglante », explique l’artiste, lecteur et admirateur de Blanqui. Lutter contre l’injustice, une obsession de l’artiste que souligne le philosophe Michel Onfray, auteur d’un livre, Les icônes païennes, très élogieux à l’égard de son œuvre : « Il mène une vie de gauche. Il est modeste, discret et généreux. »

Les murs de la ville comme toile de fond

Il n’a jamais peint de tableaux de chevalets. Il réalise des pochoirs, des dessins originaux au fusain et à la pierre noire ou des sérigraphies de grand format qu’il inscrit dans des endroits soigneusement choisis. Avant d’apposer ses créations, il explore les lieux à toutes les heures de la journée. Il observe la lumière qui se projettera sur elles, note la texture des murs, leurs couleurs et l’espace qui les environne. « Je travaille tout ce qui ne se voit pas : l’histoire, la force symbolique des lieux. Mon image doit venir réactiver, bouleverser leur potentiel poétique, leur force suggestive. Vous êtes sûr que je ne vous assomme pas ? », lance-t-il soudain dans un demi-sourire. Aux abords du théâtre du Châtelet, il a collé – sans autorisation selon son habitude – des dessins à la pierre noire de Robert Desnos volant et tenant à bout de bras un portrait de Gérard de Nerval. « Nous étions une dizaine d’amis à l’accompagner. Quand des policiers sont arrivés, nous avons parlementé avec eux pendant que, lui, continuait à coller, imperturbablement, debout sur son échelle, en regrettant de ne pas être plus grand », s’amuse son ami le poète André Velter. Les dessins de l’artiste, jamais signés, s’estompent et disparaissent sur les murs des villes. « La durée n’est pas ma préoccupation. Je suis à l’aise avec l’éphémère », souligne-t-il.

Ernest Pignon-Ernest lutte contre l’amnésie en évoquant les drames de l’histoire (Hiroshima, la colonisation, l’apartheid), les violences physiques ou morales faites aux hommes (immigration économique, expulsions, accidents de travail, enfermement urbain, misère sociale), le racisme et le matérialisme « desséchant » de nos sociétés. Il aime admirer et exalter les grands résistants (Rosa Luxemburg, Pierre Brossolette et Germaine Tillion entrés récemment au Panthéon) et tous les créateurs qui ont fait le choix « d’habiter poétiquement le monde ». En introduisant un élément de fiction dans un lieu, il tente de « révéler » de « faire remonter à la surface des choses enfouies » ou d’en « faire apparaître d’autres ».

Le culte voué aux poètes
En 1978 et 1979, il placarde sur les murs de Paris et de Charleville-Mézières le portrait d’un adolescent irréductible, lèvres serrées, regard assuré et moue flirtant entre ironie et arrogance : Rimbaud. « Reproduite sans discontinuer, diffusée partout, l’image d’Ernest Pignon-Ernest est devenue une sorte de viatique pour ceux qui, de part le monde, refusaient de s’installer, de jouer le jeu des pouvoirs, ceux qui entendaient rester en alerte autant que sur le départ », écrit André Velter.

« Il doute beaucoup. Il n’est jamais complètement satisfait de ce qu’il fait », insiste Florence Viguier-Dutheil, la directrice du Musée Ingres de Montauban, où il a exposé en 2007. Il hésite sur le grain du papier et sur les techniques sèches (crayon, craie ou fusain ?) qu’il doit utiliser. Il peut rester plusieurs semaines sur la position de la main d’un personnage qui ne le satisfait pas. Il lui faut tout connaître, tout lire avant de se lancer. Les bibliothèques de ses ateliers de la Ruche et d’Ivry croulent sous le poids des monographies sur le Quattrocento, le Christ et les madones dans l’art, les écrits des grandes mystiques chrétiennes ou l’histoire culturelle et religieuse de Naples. Il s’est pris de passion, à la fin des années 1980, pour cette ville exubérante, sensuelle et violente aux ruelles pavées de la lave noire du Vésuve. À Naples, il s’intéresse et travaille sur le syncrétisme, sur ces glissements de la mythologie grecque, à la mythologie romaine puis chrétienne. Sur la permanence de la mort et sur la propension des Napolitains à vénérer les femmes. « J’y ai fait beaucoup de pietàs, se souvient-il. Je suis athée, mais je me suis enrichi de toute cette culture. Je sais que ma relation aux autres et mon éthique sont nourris par les Évangiles. »

L’Italie encore… Ernest Pignon-Ernest, profondément attaché à la figure et à l’œuvre de Pasolini, explique le désarroi de notre temps par une insuffisante connaissance de l’histoire. Il évoque « l’extraordinaire force révolutionnaire du passé » que célébrait en son temps l’auteur de Salò ou les 120 Journées de Sodome. Et se souvient des mots qu’Alberto Moravia adressa à l’assassin de Pasolini lors de l’enterrement de ce dernier. « Tu as tué un grand poète. Un grand poète devrait être sacré. Une société qui tue ses poètes est une société malade. »

Repères

1942 : Naissance à Nice
1972 : Exposition à l’ARC-Musée d’art moderne, Paris
1978 : Série sur Rimbaud sur les murs de Charleville-Mézières et de Paris
1988 : Premiers collages à Naples
1991 : Première exposition à la galerie Lelong à Paris
1995 : Exposition au Musée d’art moderne et d’art contemporain à Nice
2007 : Rétrospective au Palais lumière d’Évian et exposition au Musée Ingres de Montauban
2016 : Rétrospective au Mamac, projet « Extases » à l’abbaye Saint-Pons (Nice)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°454 du 1 avril 2016, avec le titre suivant : Ernest Pignon-Ernest - Portrait

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