Samedi 5 décembre 2020

Architecture

Dominique Perrault à livres ouverts

Par Christian Simenc · L'ŒIL

Le 26 mars 2018 - 1863 mots

Grand Prix national d’architecture en 1993, Praemium Imperiale en 2015, Dominique Perrault est, à 65 ans, l’un des architectes français les plus prolixes. À l’occasion des 20 ans de l’ouverture complète de la BnF, celui-ci expose en son sein la saga de ce projet.

« Vous êtes la mer, je m’occupe des vagues. » Ainsi, feu François Mitterrand s’adressa-t-il à Dominique Perrault au moment où le jeune architecte œuvrait au projet de la future Bibliothèque nationale de France, à Paris. Sous-entendu : « Faites votre projet comme vous l’entendez, s’il y a des vagues, je m’en occupe. » Sourdait alors, en filigrane de ces mots ciselés, une incommensurable bienveillance : « C’était un environnement très protecteur, se souvient Dominique Perrault. Il gravitait, à l’époque, autour de ce projet de grands personnages qui avaient l’expérience de telles opérations publiques, tels Émile Biasini ou Serge Goldberg, alors respectivement secrétaire d’État chargé des Grands Travaux et directeur général de l’Établissement public de la Bibliothèque de France, à même de mener à bien l’édification de ce grand navire. […] J’étais complètement protégé et cette protection n’était pas de complaisance, mais d’exigence, observe-t-il rétrospectivement. La présence d’une maîtrise d’ouvrage éclairée permet à l’architecte d’être à la manœuvre, de construire une œuvre. C’est assez beau et fort. Ça transcende, ça fait éclore. »

Dominique Perrault a 36 ans lorsqu’il remporte, en 1989, le concours international pour la construction de la BnF. Un concours auquel, à l’origine, il devait participer en tant que… juré, non en tant que candidat. Bref, une compétition qu’il devait tout sauf remporter. Nous sommes alors au second septennat de François Mitterrand et ce dernier lance deux concours à Paris : l’un pour un centre de conférences, sis près de la tour Eiffel, l’autre pour une bibliothèque nationale, dans le treizième arrondissement. « On me contacte alors comme jeune architecte, afin de participer au jury de la bibliothèque, raconte Perrault. Avec toute l’innocence de ma jeunesse, j’ose leur dire que, n’ayant jamais participé à un concours international, je souhaiterais, à l’inverse, concourir pour la bibliothèque et, si besoin, intégrer le jury du centre de conférences. Ils ont accepté et j’ai donc eu la chance d’être l’outsider de la vingtaine d’architectes sélectionnés pour le concours de la bibliothèque. Ce n’était pas prémédité, c’était plus une histoire de destin. Gagner un projet de cette dimension fut inouï. »

Cinq années de chantier, pour « un volume total représentant pas moins de trois Centres Pompidou mis bout à bout », dixit Perrault. Inauguré en grande pompe en 1995, l’édifice mettra illico son auteur sur l’orbite de l’architecture mondiale. Trois ans plus tard s’ouvrent entièrement au public les salles de la bibliothèque de recherche, ouverture dont on fête cette année les vingt ans à travers une exposition in situ, du 10 avril au 22 juillet, concoctée par Perrault en personne et intitulée « Portrait d’un projet : 1988-1998 ».
 

De la peinture au mur, en passant par l’architecture

Dominique Perrault est né le 9 avril 1953 à Clermont-Ferrand. « Je suis issu d’une famille d’ingénieurs qui a eu la chance de bénéficier de “l’ascenseur social” », signale-t-il. Ses grands-parents sont paysans en Lozère. Son père, lui, monte à la ville, Clermont-Ferrand en l’occurrence, et travaille chez Michelin où il met au point, entre autres, les pneus du métro parisien. La famille ira ensuite s’installer à Paris. En mai 1968, Perrault a 15 ans. « Trop jeune pour vivre directement les événements, disons que je suis à proximité… », sourit-il. Il commence à peindre.

« Ma peinture était très physique, observe Perrault. Cette période pendant laquelle je peins est importante, car elle me permet d’avoir des expressions plastiques et de me confronter à la toile blanche. Ce travail d’interrogation était déjà un travail pratique sur le processus de conception. » Cette activité durera une dizaine d’années, jusqu’à ses 25 ans. « Ma prédestination pour faire une grande école scientifique ne s’est pas trouvée, souligne-t-il. Dans une famille d’ingénieurs, être artiste, cela n’existait pas ; en revanche, être architecte était un vrai métier. »

Il entre aux Beaux-Arts, suit un temps la section arts plastiques, puis passe à l’architecture. « Le passage d’une écriture à une autre n’est pas neutre, fait remarquer Perrault. Autant j’avais une confiance aveugle en la peinture, autant j’avais une forme d’interrogation envers l’architecture. La peinture est un espace inquiétant, mais d’entière liberté. L’architecture, au contraire, est un lieu d’une forte autorité. Pas étonnant si tout le travail développé par la suite est un travail critique sur l’autorité. » Et, en particulier, une critique physique du mur comme élément de séparation. « Cela fait 30 ans que nous travaillons sur cette problématique, souligne Perrault. Il n’est bien sûr pas question de ne pas être protégés par des murs, mais ils ne doivent pas nous séparer. »

Pour l’École supérieure d’ingénieurs en électrotechnique et électronique de Marne-la-Vallée, qu’il remporte en 1987, il fait « disparaître » la façade principale en l’inclinant spectaculairement. « Cette façade fait 300 m de longueur, or, inclinée, elle reflète le ciel. C’est un mur qui s’efface », dit l’architecte. Peu de temps après, il marque à nouveau les esprits avec l’hôtel industriel Berlier, à Paris : « Ce prisme de verre est un volume parfait planté au beau milieu d’un système autoroutier, il est une transparence, une absence. » Côté contexte, Perrault démontre, en tout cas, qu’il n’y a pas, en architecture, de « lieux maudits » : « Tous les lieux sont transformables et n’appellent qu’à être transcendés. Là est toute la force de l’architecture : transformer un lieu en un autre, c’est ce que l’on espère d’elle, ce qu’on lui demande, tranche-t-il. Dire que l’on vient “s’inscrire” dans un contexte est une hypocrisie. Nous ne sommes jamais dans une situation d’allégeance. Le contexte n’est pas une contrainte, mais une ressource. Il nourrit les idées. Il est un matériau sur lequel on intervient et dont on va changer la nature. Le geste de construire n’est pas de douceur, il peut même parfois s’avérer violent. L’acte de création est un acte de transformation. »
 

Groundscape, la réponse de dominique Perrault à l’expansion des villes

Depuis quelques années maintenant, l’architecte développe un projet intitulé Groundscape, soit peu ou prou « paysage souterrain ». « Je ne cherche pas à crever le “plafond de verre”, mais, à l’inverse, le “plancher de verre”, afin d’exploiter le sous-sol, explique-t-il. Je fais une critique du sol, ce “mur horizontal”, cette séparation entre le dessus et le dessous. Ce qui est intéressant, c’est de considérer le sol, cet épiderme de nos villes, comme un biotope nourricier de l’urbain. Il faut que la verticalité de la ville se prolonge dans le sol, alors qu’il n’y a, aujourd’hui, aucune perméabilité, aucune porosité, entre les différents réseaux souterrains. »

Enseignant à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, Perrault en a d’ailleurs profité pour fonder le SubLab ou « laboratoire d’architecture souterraine », lequel lui apporte, en outre, quelque eau fraîche à son moulin. « Dans le sol, il y a une passivité des constructions qu’il ne faut pas négliger. Pourquoi, alors, ne pas densifier la ville sur elle-même, dans cette épaisseur qui nous est donnée ?, argumente-t-il. Demander d’arrêter que nos surfaces métropolitaines se développent horizontalement dans les campagnes environnantes est certes une décision hautement politique. » La BnF, encore elle, aura, semble-t-il, été un « acte fondateur » pour le développement de cette pensée. « Le programme de la BnF était fondé sur une hyperdensité, se souvient l’architecte. Le réflexe de rejet de cette démesure fut d’enfoncer l’édifice dans le sol. Ce geste est une réaction spontanée à un objet dont la présence dérange. » Mieux, « nous avons fait réaliser un audit des conditions de gestion thermique du bâtiment, avance-t-il. Résultat : un contraste absolu entre les 200 000 m2 dans le sol, dont l’inertie permet de réelles économies d’énergie, et les quatre tours, certes de leur époque, mais qui sont énergivores. »

Jadis, Perrault avait envisagé, par le biais d’un immense disque de verre, d’amener la transparence jusque dans les entrailles de l’Arc de triomphe, à Paris. « Ce monument est aujourd’hui très difficile d’accès, estime-t-il. Il pourrait être révélé en introduisant la lumière naturelle dans le sol. Il existe, par ailleurs, un souterrain automobile inutilisé, en prise directe avec le métro, lequel pourrait devenir une grande salle des pas perdus. Ainsi reconnecté, l’Arc de triomphe serait enfin complètement intégré à la ville. » Récemment, il a imaginé, en trente-cinq propositions, l’avenir de l’île de la Cité, à Paris, parmi lesquelles plusieurs portions souterraines.
 

Les sous-sols de Naples et de Versailles

En 2016, pour pallier l’étroitesse du château de Versailles en regard du nombre croissant de visiteurs, il a déployé une extension en sous-sol du Pavillon Dufour : « C’est la première fois, depuis plusieurs siècles, que l’on construit des mètres carrés supplémentaires », dixit Perrault. Et la méthode vaut aussi bien pour le patrimoine que pour le contemporain : « On peut augmenter la densité urbaine sans consommer de l’espace et en protégeant le vide urbain qui, lui, est nécessaire, insiste l’architecte. On peut créer de l’espace supplémentaire sans perdre la dimension aérée de la ville. D’un point de vue technique, le sous-sol est isotherme, passif, alors qu’en surface, on est obligé de beaucoup isoler. Cette approche économe est intelligente. »

À Naples, pour la station de métro de la Piazza Garibaldi, la profondeur (20 m) génère des effets de contre-plongée et des cadrages inhabituels sur les bâtiments qui cernent la place, lesquels deviennent « comme une grande scène, un théâtre urbain. » À Séoul, pour l’université pour femmes d’Ewha, Perrault creuse littéralement un sillon dans le paysage, lequel permet d’éclairer naturellement les 70 000 m2 semi-enterrés. « On ne découvre l’entrée que si l’on arrive sur le site d’une certaine direction, sinon elle disparaît complètement, précise Perrault. L’apparition d’une travée impromptue crée une émotion. L’architecture a cette puissance extraordinaire de faire vivre une expérience personnelle de découverte. »

Dans le cadre du projet du Grand Paris Express, la future gare de Villejuif (Val-de-Marne) est, pour lui, « une gare de plein air… à 50 m de profondeur, une architecture piranésienne, mais pas sombre, avec des escaliers, des escalators et des coursives baignés de lumière naturelle. C’est l’idée d’une ville verticale, une ville qui a une profondeur et qui est le prolongement de celle au sol. Lorsqu’on descend du métro, on se retrouve dans un espace ventilé et éclairé naturellement. On lève la tête et on voit le ciel. C’est une manière heureuse de bâtir la ville. » Perrault a désormais l’horizon à ses pieds.
 

« Dominique Perrault. La Bibliothèque nationale de France. Portrait d’un projet 1988-1998 »,
du 10 avril au 22 juillet 2018. Bibliothèque nationale de France, quai François-Mitterrand, Paris-13e. Du mardi au samedi, de 10 h à 19 h, le dimanche à partir de 13 h. Tarifs : 7 et 9 €. Commissaire : Dominique Perrault. www.bnf.fr
1953
Naissance à Clermont-Ferrand
1973
Entre à l’École d’architecture, fréquente l’atelier de Martin Van Treeck
1995
Inauguration de la Bibliothèque nationale de France par François Mitterrand
1997
Lauréat du prix Mies Van der Rohe pour la BnF
2013
Inauguration de la nouvelle entrée de la BnF
2015
Reçoit le prix Praemium Imperiale, section architecture
2018
Projets en cours de construction : le nouvel hippodrome de Longchamp, le Palais des congrès de Léon en Espagne, et la restructuration de la poste du Louvre, à Paris. L’architecte planche également sur le futur village olympique pour les J.O. de Paris 2024

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°711 du 1 avril 2018, avec le titre suivant : Dominique Perrault

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