Mercredi 16 octobre 2019

David Zwirner, galeriste

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 6 septembre 2011 - 1504 mots

Galeriste parmi les plus puissants de la scène new-yorkaise, David Zwirner prévoit d’ouvrir un nouvel espace à Chelsea en 2012.

Avec soixante-cinq employés, un espace actuel de 3 000 m2, complété à l’automne 2012 par un nouveau lieu de 2 700 m2, le galeriste new-yorkais David Zwirner est l’un des cadors de Chelsea. Pour certains, il incarnerait même une troisième voie possible entre Larry Gagosian et The Pace Gallery. « Il est très énergique ; il a développé un programme qui allie des artistes historiques et d’autres contemporains, souligne son confrère new-yorkais Brooke Alexander. Son approche est large et intelligente. Il est plus intéressé par l’œuvre d’art que par le commerce ; il ne cherche pas à vendre ce qui est tout chaud et à la mode. » Zwirner ne fait toutefois pas l’unanimité. Sur le blog How is my dealing ?, les critiques brocardent en particulier son goût. Ainsi un anonyme a-t-il écrit rageusement : « Avec lui, de grands artistes sont devenus à la mode, et il a pris certains des moins talentueux du marché. Il va tuer Chelsea et se transformer en Mary Boone. » Autant dire l’insulte suprême puisque, après avoir défendu la nouvelle peinture des années 1980, Mary Boone est devenue synonyme d’une certaine vulgarité mercantile. D’autres stigmatisent le caractère brusque de Zwirner, et l’ambiance supposée délétère au sein de son équipe. « Il n’y a aucune hystérie dans la galerie, dément l’artiste Yan Pei-Ming. Ce n’est pas l’esprit du chacun pour soi comme chez Gagosian. Il y a un travail collectif, sans jalousie entre les directeurs qui sont partenaires associés. C’est une sorte de famille, et certains sont là depuis le début. »

Fils de Rudolf Zwirner, célèbre marchand de Cologne qui avait travaillé, dès les années 1960, avec Sigmar Polke, Gerhard Richter ou Georg Baselitz, le jeune David n’a pas voulu se couler dans le schéma dynastique. « Je n’ai pas pris la suite de mon père quand il a fermé en 1990 ; j’ai ouvert ma propre galerie en 1993 », insiste-t-il. D’ailleurs, le jeune homme, qui rêvait de devenir musicien de jazz, prend d’abord des cours de batterie à New York. De retour en Allemagne, il travaille pendant un an et demi pour Act Music Vision, un label musical basé à Hambourg. À cette époque, il découvre et achète les artistes Bernd et Hilla Becher, Dan Graham et Hanne Darboven. Lassé par son métier, il sera vite démangé par l’envie de retourner vivre aux États-Unis. 

Des débuts dans un marché en berne
David Zwirner fera d’abord ses armes, en 1991, avec Brooke Alexander qui le présente à Donald Judd, John Baldessari et Bruce Nauman. « Lorsque je préparais la rétrospective des multiples de Claes Oldenburg, nous sommes allés le voir avec David. Il savait parfaitement quelles pièces choisir, il avait été bien préparé par son père. Claes m’a dit : ce garçon sait ce qu’il fait », se souvient Brooke Alexander. En 1993, il décide de voler de ses propres ailes. Le marché est alors en berne, les prix ayant chuté de moitié et les marchands tirant le rideau à tour de bras. « C’était le moment idéal pour commencer, affirme Zwirner. Les gens avaient peu d’attente, c’était plus facile de se faire connaître, et si quelqu’un commençait une nouvelle aventure en ce temps-là, on disait qu’il avait des tripes. C’était aussi un climat moins compétitif pour trouver des artistes. »

Des artistes qu’il déniche pour la plupart en 1992 grâce à la Documenta IX de Cassel, orchestrée par Jan Hoet. À force de persévérance, il réussit à convaincre le Flamand Luc Tuymans, pourtant déjà sollicité par des galeries plus établies. « J’ai choisi de travailler avec David car je trouvais que c’était plus intéressant de grandir avec une galerie qui avait des choses à prouver, plutôt que d’être un nom parmi d’autres, confie le peintre. Ce qui fut aussi décisif pour moi, c’était les artistes que David avait approchés pour collaborer avec lui, comme Stan Douglas, Jason Rhodes, Franz West ou Diana Thater. »

De même, Zwirner travaille avec le Canadien Marcel Dzama depuis 1998. « Je lui ai fait confiance dès le début, et cela n’a pas changé d’un iota depuis que je le connais », constate ce dernier. Si le galeriste démarre avec quatre artistes, son escarcelle en compte aujourd’hui trente-cinq. La croissance se fera de manière organique, en déménageant d’abord de SoHo pour Chelsea en 2002, avant de tripler la surface d’exposition en 2006. Dès lors, sa liste s’étoffe avec l’annexion de grosses successions comme celle de Gordon Matta-Clark et Donald Judd. « On a senti que son attitude était très directe et claire, ce qui est réconfortant lorsqu’on doit traiter avec une galerie, indique Flavin Judd, le fils de l’artiste minimaliste. Nous aurions pu aller avec n’importe quelle autre galerie, mais nous avons eu un bon feeling avec David. Son attention aux détails nous a semblé importante. » 

Dans les pas de Leo Castelli
Si Gagosian s’est concentré sur la relation avec les collectionneurs, en se disant que, grâce à des personnalités comme Eli Broad, de grands artistes le rejoindraient, Zwirner a plutôt suivi le modèle du marchand Leo Castelli en cherchant d’emblée à construire une écurie solide et fidèle. De fait, il n’a perdu qu’un seul créateur : Franz West. « La relation de David avec ses artistes est profonde et sérieuse, observe Luc Tuymans. Tout d’abord sur le plan professionnel, mais aussi dans la compréhension qu’il a de l’œuvre. Il soutient et accompagne le travail d’un créateur en essayant de consolider sa position sur le plan institutionnel ou du marché, en le protégeant de la spéculation des maisons de ventes, pour assurer sa longévité. »

Le collectionneur Craig Robins l’avait d’ailleurs attaqué en justice, car il aurait révélé à Marlene Dumas que ce dernier avait revendu une de ses œuvres sur le second marché, amenant l’artiste sud-africaine à boycotter cet acheteur. Zwirner a gagné le procès, le juge ayant signifié qu’aucun accord de confidentialité n’avait été signé entre le galeriste et son collectionneur. Bien qu’il soit avant tout une galerie du premier marché, Zwirner a aussi développé une importante activité de second marché, d’abord en association avec le Suisse Iwan Wirth pendant dix ans, puis seul depuis deux ans. « Lorsque nous nous sommes associés avec Iwan, nous avons doublé notre clientèle. Nous avions deux fois plus d’idées et nous avons fait notre chemin dans un secteur dominé par des marchands d’une autre génération. C’était alors aussi naturel de nous rapprocher que cela a été de nous séparer. Nous allions vers une confusion de la marque et des noms », explique Zwirner.

Le second marché, comme les expositions historiques, devrait prendre pied l’an prochain dans un bâtiment écologique en construction, confié à l’architecte Annabelle Selldorf. Pourquoi écologique ? « Parce que nous sommes dans l’une des industries les plus égoïs-tes, entourés de super-riches, et c’est bien parfois de sortir de ses habitudes confortables », motive l’entrepreneur. C’est dans un esprit similaire qu’il organise une vente de charité en faveur d’Haïti le 22 septembre chez Christie’s, à New York. Cette dispersion, qui rassemble des œuvres d’artistes tels qu’Adel Abdessemed, Cecily Brown, Neo Rauch ou Cindy Sherman, pourrait dépasser les 10 millions de dollars. 

Construire une véritable histoire
En décrochant quelques successions de taille et en signant, en 2007, au terme de six mois de négociation, pour la collection Helga et Walther Lauffs estimée entre 60 et 80 millions de dollars, David Zwirner a défié nombre de ses compétiteurs. Sa combinaison d’un programme contemporain avec une base historique le rapproche, certes, de The Pace Gallery et Larry Gagosian. Mais, à l’inverse de ce dernier, il prend souvent les artistes au tout début de leur carrière pour construire une véritable histoire. « Gagosian est un supermarché de luxe. De son côté, Pace n’a pas su évoluer avec le temps, analyse Yan Pei-Ming. David a grandi avec les artistes et leur a donné des perspectives. Avec lui, on ne travaille pas pour aujourd’hui, mais pour demain. Il ne prend pas un créateur pour faire un coup. » Ce, d’autant plus que Zwirner n’entend pas laisser Gagosian marcher sur ses terres. « Je veux être un vrai choix, avoir une identité claire, et non pas courir dans tous les sens. Je veux être la grande galerie à laquelle un jeune ou moins jeune artiste penserait. Je veux aussi être la personne à qui l’on songe spontanément pour le second marché », déclare-t-il. Son ambition devrait le conduire à ouvrir une antenne à Londres d’ici cinq ans. « Je suis européen, et beaucoup de mes artistes le sont aussi. Certains n’ont pas de représentation adéquate en Europe, souligne-t-il. Je pense aussi que, dans dix ans, ce sera nécessaire d’avoir une galerie à Hongkong. » Une stratégie de coureur de fond.

DAVID ZWIRNER EN DATES

1993 Ouvre sa galerie.

2002 S’installe à Chelsea (New York).

2006 Double son espace d’exposition.

2011 Organise une vente de charité en faveur d’Haïti.

2012 Ouvrira un nouvel espace de 2 700 m2.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°352 du 9 septembre 2011, avec le titre suivant : David Zwirner, galeriste

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