Dimanche 19 janvier 2020

David Hockney, artiste

Bien qu’intéressé par les nouvelles technologies, le peintre David Hockney reste un grand classique. Portrait d’un peintre du bonheur

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 15 décembre 2010 - 1501 mots

Connaissez-vous beaucoup de septuagénaires capables de tester les techniques de l’époque actuelle avec la jubilation d’un jeune homme ? C’est le cas de David Hockney, dont les images réalisées sur iPhone et iPad sont exposées à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, à Paris. L’ex-représentant du pop art britannique reconverti en peintre de paysages n’est toutefois guère un révolutionnaire de la forme. Il serait plutôt un chantre de la beauté.

« La beauté est saine, elle est bonne pour votre santé. J’aime les fleurs, elles égayent la vie », déclare-t-il sans ciller. Il faut avoir l’assurance d’un Hockney pour parler de beauté et peindre des bouquets sans craindre l’anachronisme ou la sénilité ! Mais Hockney est un habitué du pied de nez artistique. En 1960, il choisit un curieux titre pour ses tableaux : « Love Paintings ». « Alors que l’art contemporain à l’époque se voulait hirsute, agressif, austère, il revendique la séduction et se place sous l’égide d’Eros. Il n’a eu de cesse de peindre des images du bonheur. Hockney pense comme Matisse qu’un beau tableau doit être comme un beau fauteuil, enveloppant, matriciel », affirme Didier Ottinger, conservateur au Musée national d’art moderne, à Paris.  

Lié au sol
Pétri des poèmes de Walt Whitman, Hockney dévoile très tôt son homosexualité, à travers un tableau baptisé Erection, ou un autre intitulé Doll Boy. Hédoniste, l’artiste revendique un art du plaisir. À tel point qu’en 1972 il commet une tribune dans l’hebdomadaire britannique  The Observer sous le titre « No joy at the Tate » (Pas de joie à la Tate). Une dimension théâtrale pointe dans l’Hypnotiseur, puis dans la série des doubles portraits, où transparaît une certaine incommunicabilité. Un thème que mettait aussi en lumière le long métrage The Bigger Splash (2008) de Jack Hazan relatant la rupture entre Hockney et Peter Schlesinger. Bigger Splash, c’est surtout le titre d’un tableau célébrissime d’Hockney, montrant les traces d’un plongeon dans une piscine. Si le thème de la piscine a envahi une dizaine de ses tableaux depuis son premier voyage en 1964 en Californie, Hockney n’est pas le peintre du chlore. À partir de son installation en 1978 sur les collines d’Hollywood, le paysage prend le dessus, celui de la Côte pacifique, mais aussi des canyons. En 1986, il représente le Grand Canyon par un gigantesque photocollage, avant de dérouler en 1998 ce paysage désertique et rocailleux dans une fresque composée de soixante toiles. « Il a constamment relancé le défi qu’il s’est donné de recréer les conditions de la perception du paysage : y être et s’y déplacer », rappelle son biographe, l’historien de l’art Marco Livingstone. Depuis 1997, celui qui se qualifie d’« anglo-californien », ou de « locataire en Californie », est retourné dans son Yorkshire natal. Il y peint la campagne anglaise dans le style de Constable. L’intéressé, qui exposera de nouveaux paysages en 2012 à la Royal Academy of Arts, à Londres, avoue ne pas pouvoir vivre sans nature et sans arbres. « Le paysage, c’est l’essence même de l’Angleterre, explique-t-il. Je descends de la paysannerie britannique, je me sens lié au sol, de façon profonde. Mes ancêtres avaient tous labouré la terre. Quand vous arrivez à un certain âge, vous commencez à refléter [l’endroit] d’où vous venez. » 

Cuisine optique
Mais Hockney vient aussi du terreau de l’histoire de l’art. Ses références aux artistes du passé sont légion. Lorsqu’il peint ses parents, il se représente lui-même dans un miroir, clin d’œil aussi bien aux Ménines de Vélasquez qu’aux époux Arnolfini. Il emprunte tout autant à William Hogarth qu’à l’idée de la perspective renversée. Hockney jette toutefois un pavé dans la mare en 2001 avec le livre Secret Knowledge : Rediscovering the Lost Techniques of the Old Masters (éd. Studio). Selon lui, les grands maîtres ont utilisé des dispositifs optiques, qu’il s’agisse de la camera obscura ou camera lucida [chambre claire],  pour mieux dessiner. Une intuition qui le taraude depuis la visite de l’exposition « Ingres » à la National Gallery de Londres en 1999. Pourquoi ne reste-t-il pas de traces de ces subterfuges optiques ? Parce que, selon Hockney, on ne garde pas les secrets de cuisine interne. Lorsque le livre paraît, l’establishment des beaux-arts lui tire dessus à boulets rouges, prétendant qu’il a forgé de telles hypothèses juste parce que lui-même serait incapable de dessiner comme les grands maîtres. Lors d’un débat organisé sur la question en décembre 2001 à l’université de New York, l’essayiste Susan Sontag lâche même : « Si la thèse d’Hockney est correcte, ce serait comme si on découvrait que tous les grands amants de l’histoire utilisaient du Viagra. » Mais pour le fervent admirateur d’Ingres et de Rembrandt, le propos n’est pas de prétendre que ces derniers ont « triché ». « J’ai un autre point de vue que les historiens de l’art, déclare-t-il. Il est clair que Caravage utilisait une camera [chambre]. Moi-même, le plus souvent je n’utilise pas un objectif, mais mes deux yeux. On ne voit pas le monde de la même façon qu’un objectif. » Il reste d’ailleurs convaincu que les médiums dits « classiques » n’ont pas dit leur dernier mot. « Le dessin ne peut pas disparaître, on aura toujours besoin de dessiner comme on a besoin de chanter. Si on s’arrêtait de chanter, on serait dans un monde inquiétant, observe Hockney. Je n’ai jamais admis l’idée que la peinture serait morte. Les gens aiment le monde dessiné, pas seulement le monde photographié. La photographie a rendu le monde terne. » 

Polaroïds cubistes
Hockney est pourtant lui-même friand de photographie comme de toutes les nouvelles technologies. Si ses sujets n’ont guère changé depuis vingt ans, le peintre continue à interroger les moyens plastiques de leur représentation. « Je ne dirais pas qu’il est " technophile", mais il est intéressé par l’image et il veut découvrir de nouvelles choses », précise son galeriste londonien David Juda. En 1982, l’artiste juxtapose des Polaroïds, créant des associations et des lignes de fuite que n’auraient pas désavouées les cubistes. Plus tard, il crée des éditions limitées en photocopie couleur, avant d’envoyer des dessins par fax. Plus récemment, il a réalisé un film en caméra haute définition. D’après Marco Livingstone, ces outils technologiques sont « autant de panneaux indicateurs de sa créativité impatiente et de sa curiosité esthétique ».  

Iconographie cajoleuse
Hockney est intarissable sur son nouveau dada, les peintures sur iPad et iPhone qu’il expérimente depuis deux ans. « J’ai toujours beaucoup dessiné, et j’avais toujours des petits carnets de croquis. En termes d’échelle, c’était facile pour moi de passer à l’iPad, explique-t-il. Le plus de l’iPad et de l’iPhone, c’est l’incroyable fraîcheur des couleurs. On ne peut pas non plus ajouter trop de couches successives, c’est plat. En plus, il n’y a rien à nettoyer après. L’inconvénient, c’est qu’on n’a pas la résistance du papier, le grain de la surface. » Et d’ajouter : « Cela me permet de continuer de travailler. Monet avait dépassé le cap des 70 ans quand il a commencé à peindre les Nymphéas. » Surtout, l’iPhone, comme auparavant le fax, permet une diffusion populaire de son travail qui ne se retrouve pas capté par le marché. « Le marché de l’art est artificiel et corrompu. Ça ne me dérange pas, il en a toujours été ainsi, lance-t-il. Mais j’aime l’idée qu’on puisse faire de l’art qui ne vaille rien. » Une simplicité étonnante pour un homme à l’ego non négligeable, capable de vous faire lanterner pour s’octroyer une sieste. « Il sait ce qu’il veut et est très direct. Certains artistes sont roués, lui non », défend David Juda. Hockney a néanmoins su se forger un personnage très warholien, sachant jouer de son image médiatique, apparaissant nu en couverture des magazines d’art. Malgré sa surdité, il reste actif dans le débat public, invité régulièrement pour son franc-parler et son sens de la provocation. Bien que sollicité par les plateaux télé ou studios radiophoniques, cet héritier de la peinture moderne est-il vraiment contemporain ? N’est-il pas frivole de peindre des prairies quand les banlieues s’enflamment ? En cela, Hockney fait penser à Matisse peignant ses Odalisques dans les années 1940… Peu intéressés par son iconographie cajoleuse et désuète, les jeunes artistes l’ignorent royalement, comme lui-même les dédaigne. Hockney est plutôt adoubé par le grand public. « Il veut donner une image positive, bienveillante du monde. Quel mal y a-t-il à ça ? Il est aussi populaire que le Lexomil dans une société tendue, stressée », indique Didier Ottinger. Et de conclure : « Regardez, avec Dalí, il y a eu un même divorce avec le monde de l’art contemporain. Et aujourd’hui il est redécouvert. Cela laisse augurer d’un avenir prometteur pour Hockney. »   

David Hockney en dates

1937 Naissance à Bradford (Royaume-Uni)

1964 Premier séjour en Californie

1978 S’installe en Californie

1997 Retour en Angleterre

1999 Exposition « Espace/paysage » au Centre Pompidou, à Paris

2010 Exposition « Fleurs fraîches », jusqu’au 30 janvier

2011 Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, à Paris

Légendes photos

David Hockney dans son atelier de Bridlington, février 2009. © David Hockney. Photo : Gregory Evans

David Hockney - Untitled (1 juillet 2010) - Dessin sur Ipad © David Hockney

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°337 du 16 décembre 2010, avec le titre suivant : David Hockney, artiste

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