Mardi 10 décembre 2019

Mobilier national

Aux Gobelins, l’art ne fait pas tapisserie

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 17 janvier 2012 - 852 mots

Réunissant une trentaine d’artistes auteurs de tapisseries et tapis réalisés par des lissiers, l’exposition « Décor et installations », à Paris et Beauvais, explore les liens entre le décoratif et l’art.

PARIS - L’art de la tapisserie est-il toujours vivant ? On le pensait quelque peu apathique après ses dernières heures de gloire du début du XXe siècle et la fraîche modernité qu’apportèrent des artistes comme Matisse, Jean Lurçat ou Le Corbusier. Force est de constater que celui-ci est bel et bien actif. En témoigne cette exposition bicéphale intitulée « Décor et installations », déployée à la fois dans la Galerie des Gobelins, à Paris, et dans la Galerie nationale de la tapisserie, à Beauvais, dans l’Oise (1). Y sont montrés, en tout, une trentaine d’artistes contemporains dont le point commun est d’avoir été, ces dernières années, « les auteurs de cartons à l’origine de tapisseries, tapis et dentelles, réalisés dans une facture savante et raffinée par les lissiers des manufactures des Gobelins, de Beauvais et de la Savonnerie ou dans les ateliers de dentelle du Puy-en-Velay et d’Alençon », selon le dossier de presse. Plusieurs des pièces ici dévoilées ont été réalisées pour l’occasion. Un réseau de fines bandes textiles sert de « fil » conducteur à cette scénographie tout en sobriété, signée par le designer Frédéric Ruyant.

Plutôt que de montrer les œuvres de manière « classique », façon inventaire savant, le parcours les présente sous la forme d’installations, associant certaines pièces contemporaines entre elles, voire les mêlant à des pièces historiques. La bonne idée justement consiste à mettre en scène et à confronter ces deux notions antinomiques : d’un côté le décor – lequel ne serait qu’affaire de compromission –, de l’autre l’installation – beaucoup plus « noble » car relevant du registre de l’art. Cette friction est heureuse. À la Galerie des Gobelins, celle-ci est perceptible d’entrée de jeu avec deux installations imposantes placées en regard et signées respectivement François Morellet et Claude Rutault. Dommage aux cadres (dont Cadrille, quatre néons blancs insérés dans des cadres dorés anciens, une pièce produite par le Mobilier national) et AMZ – un ensemble de cent toiles dont certaines, « prises en charge », sont peintes de la même couleur que le mur sur lequel elles sont accrochées – pointent, non sans humour ni ironie, le paradoxe entre décoration et œuvre d’art.

Le visiteur déambule ensuite avec délice dans l’ambiguïté de ces pièces, œuvres contemporaines passées au tamis des techniques et savoir-faire traditionnels, développant des thèmes aussi divers que la nature, la mythologie ou l’érotisme.

Lavier anachronique
D’inspiration végétale, l’installation Du Tombeau de la nymphe à l’Embellie, de Paul-Armand Gette, évoque avec subtilité le basculement entre décor ou décoration, et art. Son Lit de repos pour une nymphe consiste en une tapisserie de siège en laine et soie 11 couleurs, appliquée sur une méridienne en citronnier d’époque Empire. Plus troublante encore est sa tapisserie L’Embellie, un grand format représentant un écran de télévision surdimensionné. Paul-Armand Gette y fait se télescoper la précision et le flou, la planéité et l’effet de relief, l’image (vidéo) et la texture (des matériaux).

Même surprise dans la salle consacrée à Bertrand Lavier, dont la tapisserie Parzecsew III pousse l’anachronisme plus loin, s’affichant avec une série de fauteuils de style Louis XV en damas vert et bois doré, alors qu’elle-même arbore des couleurs quasi flashys, à l’instar des œuvres en néon de l’artiste.

Dans l’escalier qui mène à l’étage, le trouble est également de mise avec cette installation de Bernard Piffaretti : d’un côté un tapis tufté déployant un double motif en noir et blanc, de l’autre un film en boucle intitulé Le Motif est dans le tapis, qui montre ce même double motif en noir et blanc vibrant visuellement. Ces deux pièces qui disent ce passage de la toile au tapis sont en réalité des « étapes », des « produits dérivés » (selon les termes de l’artiste), d’un tableau pour une tapisserie actuellement en cours d’exécution à la manufacture des Gobelins.

Au fil du parcours, le regard que l’on porte sur la production textile issue de ces manufactures séculaires change. Dans la pénombre d’une salle, sont disséminées plusieurs pièces aériennes de dentelle, comme Les Mouches de Didier Trenet ou Les Voiles de mariées de Corinne Sentou. Plus loin, d’immenses tapisseries anciennes, dont ces deux Bataille de Constantin datant du XVIIe siècle, se reflètent à l’infini dans Le Labyrinthe de la mémoire, micro-pavillon de miroirs gravés d’Anne et Patrick Poirier, comme une mise en abyme de ces deux notions phares qui donnent son titre à cette exposition.

DÉCOR & INSTALLATIONS

Commissaire de l’exposition : Françoise Ducros, historienne de l’art, inspectrice de la création artistique à la direction générale de la Création artistique
Scénographe : Frédéric Ruyant, designer
Nombre d’artistes : 31
Nombre de pièces : plus de 120

Jusqu’au 15 avril, Galerie des Gobelins, 42, avenue des Gobelins, 75013 Paris, tél. 01 44 08 53 49, tlj 11h-18h, et à la Galerie nationale de la tapisserie, 22, rue Saint-Pierre, 60000 Beauvais, tél. 03 44 15 39 10, tlj sauf lundi 10h-12h30, 14h-17h. Catalogue, éd. Dilecta, 248 p., 30 €.

Note

(1) Faute de temps, nous n’avons pu voir que la présentation parisienne.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°361 du 20 janvier 2012, avec le titre suivant : Aux Gobelins, l’art ne fait pas tapisserie

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