Mercredi 12 décembre 2018

Plan/écran

Tapis volants et images mouvantes

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 11 décembre 2012 - 779 mots

Les Abattoirs, à Toulouse, explorent les analogies entre différentes formes de planéité, du tapis au film.

TOULOUSE - Des tapis, et exclusivement des tapis, emplissent la nef des Abattoirs, à Toulouse. Pas n’importe lesquels mais des pièces historiques en provenance de prestigieuses collections, à l’instar de celles du Musée des tissus et des arts décoratifs de Lyon ou des musées Jacquemart-André et du quai Branly, à Paris. Connue pour sa programmation art contemporain, l’institution toulousaine aurait-elle changé de discipline ?

Un détail interpelle : l’ordonnancement de ces pièces sur une ligne dans la nef se fait selon l’ordre croissant de leurs dimensions, renforçant à l’œil leur présence, comme si elles allaient finir par s’élever et, in fine, défier leur propre planéité en proposant un mode de lecture vertical. Or c’est bien ce qui se joue dès lors que le visiteur pénètre dans les salles adjacentes où d’autres tapis voisinent là avec des œuvres d’art contemporain, pour nombre d’entre elles des tableaux et des films. Car en confrontant le tapis à d’autres formes d’expression, c’est sa planéité même qui est interrogée, et ce qui s’anime sur ce plan devenu écran une fois relevé. L’analogie avec le film apparaît alors limpide, et le parcours ne se prive pas de multiplier les points d’accroche, parmi lesquels l’efficacité visuelle due à la répétition du motif et ses variations.

Présentée à l’Académie de France à Rome-Villa Médicis avant de se poser aux Abattoirs, « Tapis volants » déroule ainsi une histoire scindée en chapitres thématiques où s’entrecroisent différentes formes de mise en mouvement de la surface. Ainsi, dans une section consacrée aux jardins, un tapis de prière mille-fleurs en provenance du Cachemire (XVIIe s.) entre en correspondance avec un grand diptyque d’Anne-Marie Jugnet et Alain Clairet mêlant des taches de couleurs vaporeuses transposées depuis le détail d’un retable de Fra Angelico (Tapis volés, 2011). Tapis confronté également à un film de Stan Brakhage dans lequel des éléments naturels tels des insectes ont été directement collés sur la pellicule et qui donc n’a pas eu recours à la caméra pour capturer ses motifs (Motlhlight, 1963). Plus loin, alors qu’est abordée la géométrie, un pagne africain de la fin du XIXe siècle, clair et aux sobres lignes bleues vibrionnantes, dialogue à merveille avec le célèbre film Rhythmus 21 (1921-1924) de Hans Richter, considéré comme le premier film d’avant-garde, tout entier composé de volumes s’animant sur la surface.

L’idée de mise en boucle et de défilement tant dans le film que sur la surface du tapis est remarquablement affirmée dans un film de Jeroen de Rijke et Willem de Rooij ; la vision macroscopique d’un fragment de tapis s’y élargit progressivement jusqu’à générer un mouvement rotatif et bouleverser la distinction entre sol et mur. Est pointé là l’apport du tapis comme élément fondamental d’une planéité inscrite dans les arts visuels, particulièrement explorée dans les arts décoratifs du XIXe siècle, et jusque sur la toile matissienne ; il devient ici limpide que les arts appliqués ont joué un rôle éminent dans le développement de l’art contemporain. Réaffirmer ce point de vue relève d’un bon sens bienvenu, surtout à une époque où, c’est regrettable, afficher une sensibilité décorative peut apparaître comme une tare, dans les discours tout du moins.

Enrayement de la mécanique
Espaces métaphoriques et déplacements de l’imaginaire, ainsi dans le voyage à travers les « Mappa » ou les œuvres postales d’Alighiero Boetti, dont l’une porte des timbres reproduisant des tapis célèbres (Lavoro postale (perutazione), 1974), posent le problème de la décontextualisation tant de l’objet que du motif porté par le tapis volant. Motif qui lui-même est isolé de son contexte, à l’image du Disorient Express (1996) de Ken Jacobs pour lequel la caméra fut fixée sur un train, le film ainsi obtenu étant monté avec un effet « test de Rorschach ».

L’exposition se conclut sur une forme d’« enrayement de la mécanique », avec des évocations plus sombres ou négatives, tel l’Autoportrait sur un tapis volant (1976) d’Urs Lüthi… qui ne décolle pas du sol, ou ce film de Rafael Montañez Ortiz qui voit un épisode de Donald Duck devenir un film de guerre (Beach Umbrella, 1985-1986) confronté à des tapis afghans des années 1980 porteurs de motifs militaires (collection Michel Aubry). Parfois les tapis volants décrochent également !

Jusqu’au 27 janvier 2013, Les Abattoirs, 76, allées Charles-de-Fitte, 31300 Toulouse, tél. 05 34 51 10 60, www.lesabattoirs.org, tlj sauf lundi et mardi 10h-18h, samedi et dimanche 11h-19h, jeudi jusqu’à 20h.

Catalogue, coéd. Drago/Académie de France à Rome/Les Abattoirs, 144 p.

Voir la fiche de l'exposition : Tapis volants

TAPIS VOLANTS

Commissaire : Philippe-Alain Michaud, conservateur au Musée national d’art moderne

Nombre d’artistes : 35

Nombre d’œuvres : 69

Légende photo

Urs Lüthi, Autoportrait sur un tapis volant, 1976, photographie sur toile. © Photo courtesy Urs Lüthi et Isy Brachot.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°381 du 14 décembre 2012, avec le titre suivant : Tapis volants et images mouvantes

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