Sciences Po, Apprendre à changer le monde grâce à l’art

Par Geneviève Gallot · Le Journal des Arts

Le 13 septembre 2016 - 904 mots

Le master créé par Bruno Latour accueille des étudiants issus de toutes les disciplines pour échanger et expérimenter sur des enjeux sociétaux. La réorganisation du cursus pourrait peser sur son évaluation.

PARIS - Si le programme d’expérimentation en arts politiques (SPEAP) est une formation d’exception, ce n’est pas tant parce qu’elle croise les arts et les sciences – ce que nombre d’universités ou d’écoles font aujourd’hui –, mais parce qu’elle a été créée, en 2010, en partenariat avec le Centre Georges Pompidou et l’Université de Harvard (Graduate School of Design), au cœur de l’école des élites politiques et qu’elle s’appuie sur une méthode implacable, associant commandes et enquêtes de terrain. Son fondateur, Bruno Latour, sociologue, anthropologue et philosophe, le souligne : « Si nous voulons parvenir à composer un monde commun et relancer ce qui fut toujours la grande ambition de la politique — créer un espace public vivable et partageable — nous devons davantage collaborer, apprendre des uns et des autres et avancer ensemble (1) ». SPEAP se saisit ainsi des enjeux contemporains les plus vifs avec la conviction que : « sans les arts, on ne peut articuler le monde ; sans les sciences, nous serions muets sur le monde ; sans les techniques, nous serions rigides comme des bâtons (2) ». Par conséquent, « si la politique est l’art du possible, il faut multiplier les possibles par les arts ».

Un laboratoire unique
La vingtaine de jeunes professionnels accueillis chaque année au sein de SPEAP vit une « divergence active », expérimente et échange de façon pragmatique, collective, dans une émulation réciproque, jamais tiède, explore de nouvelles formes d’analyse et de représentation. Anne-Sophie Milon, 28 ans, illustratrice, formée à l’École des arts décoratifs de Strasbourg, sentait sa motivation professionnelle s’essouffler. « Le programme SPEAP a complètement métamorphosé ma pratique de l’illustration. Il m’a permis d’apprendre à penser avec des personnes qui ont des outils complètement différents des miens : philosophes, juristes, politiciens, historiens, biologistes... de dévorer articles, livres, conférences, d’écouter et de partager. Très souvent, j’ai eu la tête à l’envers, mais pour toujours la redresser pleine de créativité ! » Aujourd’hui, l’illustratrice, installée à Bristol, développe des collaborations avec un géologue autour de la « paléontologie du futur ».

La diversité des profils des étudiants – artiste, architecte, cinéaste, critique d’art, designer, physicien, juriste, infirmière, journaliste, philosophe, musicologue, administrateur… – comme celle des professeurs, conférenciers et membres du comité pédagogique, font la richesse de ce programme d’un an pour lequel la maîtrise de l’anglais est requise. La formation théorique y est étroitement articulée autour du travail en groupe et en ateliers à partir de commandes concrètes, émanant de structures variées et portant sur des questions économiques, écologiques, sociales ou sociétales.

Thierry Boutonnier, 36 ans, artiste, le déclare d’emblée : « On ne sort jamais de SPEAP ! ». Après un diplôme scientifique en « Pollutions et Nuisances » à l’Université Claude Bernard et une formation artistique aux Beaux-Arts de Lyon, l’artiste, qui a été ouvrier agricole et a acquis une forte sensibilité environnementale, souhaite « hybrider » sa pratique artistique. « L’enquête ? C’est l’épine dorsale de la pédagogie de SPEAP. Il faut sortir de soi. Dans les discussions autour de la commande, des formes deviennent saillantes. » Thierry Boutonnier a travaillé sur la « stratégie pyrénéenne de valorisation de la biodiversité » et mis en lumière l’inadéquation des politiques de préservation qui ignorent trop souvent « le jeu complexe d’interactions entre les êtres et leur environnement, entre le biologique et le culturel, de la bactérie jusqu’au grand mammifère ». L’artiste est un « faiseur » qui aime ce qu’il fait et interroge la responsabilité des hommes « pour lutter contre l’étroitesse des esprits dans la maison qui brûle ». En juin dernier, dans le cadre du Grand Paris Express, il lance un ambitieux « Appel d’Air » pour un monde plus respirable. Cette œuvre, vivante et durable, qui se développera jusqu’en 2030, consiste en l’implantation d’arbres confiés à des habitants du Grand Paris, qui voyageront de mains en mains avant d’être plantés sur les parvis des nouvelles gares. L’artiste et son équipe composeront un « Air du Grand Paris » en récoltant les souffles des habitants et en les plaçant dans une ampoule de verre, ensuite greffée sur le tronc de l’arbre.

Thierry Boutonnier, qui craint l’artiste en « animateur social », propose des projets de « concertation-réalisation » permettant d’enraciner les liens entre les habitants d’un territoire. Il en a la conviction : « Le faire — ensemble transforme le vivre — ensemble ! » Pour Alexandra Cohen, 40 ans, agrégée de lettres modernes, diplômée en ethnologie et en gestion de projets culturels, « SPEAP est une vraie école de la vie ! » À l’issue du programme, elle crée la coopérative culturelle Cuesta et continue à considérer   diverses commandes, y compris à travers un bivouac en forêt avec une cinquantaine d’acteurs locaux pour réfléchir à la valorisation d’un site.

Des frais d’inscription élevés
Alors, demain ? En septembre 2016, SPEAP intégrera la nouvelle École des affaires publiques de Sciences Po créée en 2015 pour devenir une formation à temps plein, au tarif (13 800 euros) fort pour la France et dissuasif pour de nombreux jeunes professionnels, même assorti de bourses partielles. L’esprit de liberté qui en faisait le sel pourra-t-il survivre ? Sans aucun doute, la centaine de « SPEAPiens » désormais diplômés comptera parmi ses plus ardents défenseurs. Devant le thème proposé pour le prochain recrutement : « State is always to be reinvented » (l’État doit toujours être réinventé) selon la formule du philosophe pragmatiste américain John Dewey, dont la pensée inspire fortement le programme, chacun se prend à espérer…

Notes

(1) Latour B., In SPEAP/Sciences Po, Une formation unique pour répondre aux défis de notre temps, 2015.
(2) Bruno Latour, conférence au Centre Pompidou, lancement de SPEAP, 1er juillet 2010.

Légende photo

Thierry Boutonnier, Cybèle, impression numérique, photomontage d'une statue en marbre de Cybèle, déesse de la nature sauvage et fille de Gaia, de Niccolo Tribolo, 1528, et d'une carte de France avec le massif des Pyrénées, 200 x 119 cm. © Thierry Boutonnier.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°463 du 16 septembre 2016, avec le titre suivant : Sciences Po, Apprendre à changer le monde grâce à l’art

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