Samedi 24 février 2018

Profession

Producteur d’art dans l’espace public

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 6 janvier 2010

Ces opérateurs méconnus font le lien entre artistes et commanditaires lors des projets de commande publique

Ils sont la cheville ouvrière des projets artistiques dans l’espace public, notamment des commandes publiques, en assumant l’interface entre les créateurs et les commanditaires. Mais quelle que soit la taille de la structure dans laquelle ils exercent, en libéral ou dans le cadre d’une PME, ils privilégient toujours la discrétion. Car le leitmotiv est le même : travailler au service des artistes. Même si ces derniers ne sont pas, en général, leurs clients. Si ce point semble faire consensus, tel n’est pas le cas de la terminologie la mieux adaptée pour définir leur profession : « producteurs » ou « opérateurs » en art contemporain.

Un rôle de traducteur
Au début des années 1990, ces métiers neufs, qui ont émergé en parallèle à l’évolution des pratiques artistiques, étaient tous fédérés sous la bannière de la « médiation culturelle » (lire le JdA no 263, 6 juillet 2007, p. 45 ). Une appellation souvent liée aux formations qui apparaissent à l’époque, comme celle proposée par le Magasin/Centre national d’art contemporain, à Grenoble, où s’est notamment formée Marianne Homiridis, fondatrice du Bureau des projets, à Lyon. Mais ce vocable recouvre aujourd’hui trop de réalités différentes, de l’accueil des publics à l’ingénierie culturelle, pour définir avec justesse la réalité de leur activité. Modestement, Marianne Homiridis préfère ainsi parler de son travail comme de celui d’une « assistante, soit d’artiste, soit de maître d’ouvrage ». Pour leur part, Jean-Dominique Secondi et Renaud Sabari, associés au sein de Art Public contemporain (APC) et d’AIA-Productions, se voient plus en « producteurs ». Leader sur le secteur, leur agence, qui emploie une quinzaine de personnes, couvre en effet des champs pluriels, de l’assistance à la production d’événements artistiques. Elle compte notamment à son actif plusieurs éditions de la Nuit blanche à Paris, l’organisation du projet itinérant « Mobile Art » de Chanel, l’exposition de Xavier Veilhan au château de Versailles ou encore la première manifestation « Evento », à Bordeaux…

À l’origine de l’intervention de ces nouveaux acteurs, se trouve donc toujours la volonté d’un client – public ou privé – de s’investir dans un projet d’art contemporain. L’opérateur intervient alors pour en analyser les contraintes et proposer des réponses. Viendra ensuite la mise en œuvre d’une série de dispositifs, financiers, administratifs, techniques ou juridiques, lesquels permettront de faire aboutir le projet. « Nous assumons toute la chaîne de production, explique Renaud Sabari, de l’écriture du scénario à la production exécutive ou encore la régie. À la différence d’un agent, nous n’avons pas de cheptel d’artistes, nous travaillons exclusivement sur les projets. » Quid des galeries, censées assumer la promotion de l’œuvre des artistes qu’elles soutiennent ? « Les galeries ne sont qu’une forme de communication pour les artistes », estime Marianne Homiridis, dont l’agence est spécialisée dans la mise en œuvre de projets dans l’espace public (1). Soit un type d’intervention très spécifique pour laquelle l’opérateur met en relation deux réalités différentes : celle des artistes et celle des commanditaires, ces derniers étant soucieux de voir aboutir leurs projets dans le cadre d’un calendrier et d’un budget précis. « Les artistes s’appuient sur moi pour aborder le commanditaire autrement, explique Marianne Homiridis. Ils détestent les réunions inutiles, les choses administratives. Je les libère de tout ce qui est contraignant et de tout ce qui n’intéresse pas directement leur création. » En fonction de la nature des appels d’offres – 1 % artistique, commande publique, mise en place d’une programmation artistique… –, cette dernière s’entoure d’autres professionnels, son agence constituant alors une plateforme de compétences à même de répondre à la singularité de chaque projet. « Nous avons un rôle de traducteur. Quand le commanditaire parle “fonctionnalité de l’éclairage”, l’artiste dit “mise en lumière” », poursuit Jean-Dominique Secondi pour qualifier son intervention.

Architecte de formation, ce dernier s’est lancé sur ce créneau après avoir nourri une certaine « proximité technique avec les créateurs ». Cela dans un contexte où les commanditaires se sont multipliés. « La commande artistique entre désormais plus facilement dans les mœurs politiques, explique Marianne Homiridis. De nombreux élus ont pris conscience de sa valeur ajoutée à plusieurs titres : celui du patrimoine, mais aussi du développement économique, de l’aménagement urbain, du tourisme ou encore de la démocratisation culturelle. »« L’art contemporain est devenu un élément important dans le cadre de la concurrence des territoires. Il est un élément de la qualité du cadre de vie », confirme Jean-Dominique Secondi. Une appétence nouvelle qui est aussi liée à l’évolution du travail des créateurs. « Les médias ont évolué, souligne Renaud Sabari. Désormais, les artistes écrivent des scénarios et font appel à des producteurs pour les mettre en œuvre. Notre métier s’est construit au contact des artistes, dont la mise en forme du travail a évolué. » Et si l’État, via la délégation aux Arts plastiques (DAP), a longtemps assuré cette interface entre artistes et commanditaires, il accepte désormais facilement cette externalisation des compétences pour assurer la logistique et la production des œuvres. « Le temps de la DAP n’est pas toujours celui d’un projet politique, relève Jean-Dominique Secondi. Mais les collectivités souhaitent encore pouvoir s’appuyer sur l’expertise de l’État, qui demeure une garantie à la fois pour les commanditaires et pour les artistes. »

(1) Marianne Homiridis, Perrine Lacroix, L’Art contemporain dans les espaces publics. Territoire du Grand Lyon 1978/2008, éd. La BF15, Lyon, 2008, 12 euros, ISBN 2-841471-942

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°316 du 8 janvier 2010, avec le titre suivant : Producteur d’art dans l’espace public

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