Samedi 22 septembre 2018

Voyage au centre de la vision

Nantes convoque Jules Verne pour l’an 2000

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 30 juin 2000 - 657 mots

Nantes a choisi de passer l’an 2000 avec Jules Verne, natif de la ville, et explorateur par anticipation du nouveau millénaire. De musées en musées, la ville égrène ses versions du mythe, et le Frac des Pays de Loire se rangera lui aussi sous l’ombre de l’écrivain pour inaugurer en septembre son nouveau bâtiment, une première pour ce type d’institution.

“La Vision Machine démontre avant tout le flux de la vue. Elle dépeint, en outre, l’origine et le flux des images visionnaires”, énonce l’architecte viennois Frederick Kiesler au sujet de l’outil auquel il s’attela entre 1938 et 1942. Faute d’être construit, l’appareillage n’en démontra pas moins que “nous voyons du fait de notre capacité créatrice et non au moyen d’une reproduction mécanique”. Par l’intermédiaire de cette machine utopique, le Musée des beaux-arts de Nantes ajoute une étape sensorielle à la plongée dans l’œuvre de Jules Verne, proposée par le château des ducs de Bretagne, et aux tentatives fantasmagoriques de classification énoncées par le Muséum d’histoire naturelle. En réponse aux Voyages extraordinaires du centre de la Terre à la Lune en passant par les océans, l’architecture conçue par Lars Spuybroek de l’agence Nox de Rotterdam établit une muséographie corporelle, propre à déstabiliser le visiteur habitué à une contemplation “plan-plan”. Destructurée à l’aide d’un logiciel, la grille classique du patio du Musée a volé en éclat, ménageant des refuges organiques aux œuvres : des études de Kiesler pour la scénographie de la Art of this century Gallery de Peggy Guggenheim font face aux architectures oculaires et sexuelles d’Hermann Finsterlin, et les encres de Michaux renouent avec les vertiges de la mescaline par un accrochage en spirale. Dans une autre cavité, les photographies de fluides, des expériences scientifiques de Marey aux délires interprétatifs d’une Photographie de la pensée de Darget, révèlent des mondes jusque-là invisibles. Leur onde se prolonge à travers les vibrations musicales de la Sonate du Soleil (1907) du peintre lituanien Ciurlionis, ou des manipulations vidéo et sonores entreprises au début des années soixante-dix par Steina et Woody Vasulka.

Par toutes les voies possibles, à l’instar de l’Expedition Equipment de Carsten Höller et de sa ceinture bardée de drogues, les œuvres présentées ont pour but d’atteindre un espace non-cartésien, où corps et esprit fusionnent. “Rencontre entre Kiefer et la capsule spatiale”, selon l’un de ses protagonistes, Peter Cook, le collectif anglais Archigram mène lui aussi, à la fin des années soixante, la quête. Invention d’espaces mobiles ou gonflables se multiplie parallèlement à l’explosion de la science-fiction, héritière de Jules Verne. Prolongement des flux contradictoires de la scénographie de Nox, la Sculpture Directe de Thomas Hirschhorn s’autogénère par le choc des formes nobles et populaires. Mais, face à l’audace de la partie historique, l’académisme de la disposition des œuvres contemporaines dessert les œuvres, de la projection recto verso de Nothing but Space de Ann Lislegaard au baratin virtuel de Mathieu Briand. Mieux vaut se livrer à l’autopsie visuelle de Mark Wallinger dans On the Operating Table (1998). Écho clinique de l’œil, un Scialytique de bloc opératoire répond aux dilatations de la pupille du spectateur. Le larsen optique comme nouvelle Vision Machine !

- VISION MACHINE, jusqu’au 10 septembre, Musée des beaux-arts, 10 rue Georges-Clemenceau, tél. 02 40 41 65 50, www.mondesinventes.com, tlj sauf mardi 10h-18h, le vendredi 10h-21h , le dimanche 11h-18h, catalogue, éditions Somogy, 255 p., 195 F, ISBN 2-85056-390-0.
- VOYAGES EXTRAORDINAIRES, jusqu’au 7 janvier 2001, Musée du château des ducs de Bretagne, tél. 02 40 41 56 56, 4 place Marc-Elder, tlj sauf mardi, 10-12h, 14h-18h (10h-18h en juillet et août), catalogue, éditions Somogy, 190 p., 195 F, ISBN 2-85056-391-9.
- CLASSIFICATION, jusqu’au 31 décembre, Muséum d’histoire naturelle, tél. 02 40 99 26 20, 12 rue Voltaire, tlj sauf lundi, 10h-12h, 14h-18h, dimanche 14h-18h.
- ET AUSSI : LE ROMAN DE LA SCIENCE, jusqu’au 7 janvier 2001, Médiathèque, tél. 02 40 16 05 50
- JULES VERNE ÉCRIVAIN, Musée Jules-Verne, du 16 septembre au 27 novembre.

Construire un Frac

En décidant la construction d’un bâtiment pour leur Fonds régional d’art contemporain (Frac), les Pays de la Loire marquent une étape dans l’histoire de ces structures, abonnées au réemploi. Depuis sa création en 1982, de Fontevraud à Nantes, en passant par Clisson, le Frac des Pays de la Loire n’a pas échappé à la règle, avant de se sédentariser à Carquefou, dans la banlieue nantaise. D’un coût de 18,6 millions de francs, répartis entre la Région et l’État (respectivement deux tiers et un tiers), le bâtiment, qui doit ouvrir après les vacances, a été conçu par Jean-Claude Pontevie. Sans tomber dans le pastiche, ce clin d’œil aux architectures du Bauhaus, en béton et bois bakélisé, s’intègre à la clairière environnante. La principale question était de savoir que construire pour un Frac ?, remarque son directeur Jean-François Taddei. La collection apparaît peut-être comme le point central. Vingt ans après les premiers achats, il s’agit d’assurer leur conservation optimale. Prévues pour accompagner l’accroissement de la collection – déjà riche de 4 000 œuvres – sur une quinzaine d’années, les réserves occupent les 800 m2 du sous-sol. Surplombé par l’administration à l’étage, l’accueil, la bibliothèque, une salle de conférence, et un espace d’exposition de 430 m2 au rez-de-chaussée, le tout finit par ressembler à un musée. Un Frac n’a pas à devenir un musée d’art contemporain, il doit rester une cellule d’expérimentation, corrige le directeur, pour qui le lieu devra jouer un rôle comparable à celui d’un centre d’art, marqué par le soutien à la production. Aux Ateliers d’été, viendront donc s’ajouter des invitations dans les dépendances du lieu. Reste la difficulté inhérente à la situation excentrée du Frac, à plus d’une demi-heure du centre de Nantes en transports en commun. Cela devra nous amener à des problématiques et une programmation différentes, reconnaît Jean-François Taddei.

- FRAC des Pays de Loire, à partir du 14 septembre, La Fleuriaye, 44470 Carquefou, tél. 02 28 01 50 00.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°108 du 30 juin 2000, avec le titre suivant : Voyage au centre de la vision

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