Mercredi 19 décembre 2018

Volutes et épopée à Montpellier

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 8 juillet 2009 - 930 mots

Après Vienne et Munich, la rétrospective de l’œuvre d’Alfons Mucha prend ses quartiers d’été dans l’Hérault. L’occasion de redécouvrir ce pilier de l’Art nouveau.

Le Mucha  que vous allez découvrir n’a rien à voir avec celui présenté à Vienne il y a quelques mois», prévient Michel Hilaire, directeur du Musée Fabre à Montpellier, qui accueille la première rétrospective de l’œuvre d’Alfons Mucha (1860-1939) en France depuis trente ans. Le musée du Belvédère, à Vienne (Autriche), avait en effet pris un parti plus minimaliste pour retracer la carrière de ce pilier de l’Art nouveau. Après une deuxième étape à la Kunsthalle der Hypo-Kulturstiftung de Munich, la manifestation s’est retrouvée à Montpellier par le plus heureux des hasards. Alors que les équipes du musée étaient à la recherche de partenariats auprès d’institutions internationales pour un projet d’exposition sur Alexandre Cabanel, elles ont saisi l’opportunité d’accueillir les volutes d’Alfons Mucha pour la saison estivale.
Toujours placée sous la direction du commissaire Jean-Louis Gaillemin, cette étape montpelliéraine est en effet dotée d’une scénographie théâtrale, où les couleurs des cimaises, les ambiances et les éclairages sont soigneusement travaillés. Une tonalité d’ensemble sans doute inspirée par l’auguste présence de Sarah Bernhardt. Se démarquant des présentations viennoises, le Musée Fabre consacre une salle entière à l’interprète légendaire qui a lancé la carrière d’affichiste de Mucha à Paris; un choix motivé par la présence dans les collections d’un précieux portrait de l’actrice par Jules Bastien-Lepage. Pour Michel Hilaire, il était important de «faire redécouvrir un courant, un artiste souvent un peu trop qualifié de “grand public” dans le sens péjoratif du terme […]. Tout le monde a en tête ses affiches pour la biscuiterie LU, les bicyclettes, “Monaco-Monte-Carlo”, le papier à cigarette Job, le champagne Ruinart, la Trappistine, la Bénédictine… On finit par ne plus le voir tellement on l’a vu.» Voici donc l’artiste natif de Moravie [actuelle République tchèque] dévoilé dans son intégralité.
Après un retour rapide sur ses années de formation viennoise (1879-1881) et ses études munichoises, le parcours labyrinthique s’articule autour de plusieurs centres névralgiques. Le premier est celui de l’apogée parisien, en pleine folie Art nouveau. Mucha fait de la femme une icône de ce style organique et sensuel, structurant ses images à partir des chevelures ondoyantes que l’on retrouvera, plusieurs décennies plus tard, dans les mangas japonais. Juste retour des choses lorsque l’on sait l’influence des estampes japonaises sur l’art européen du tournant du XIXesiècle…
Outre de très beaux exemples d’affiches publicitaires, le visiteur découvrira les superbes soies brodées des Saisons (1900), les tapis brodés des Têtes byzantines (1897) ainsi qu’un numéro spécial de la revue La Plume que lui avait consacré Léon Deschamps en 1897; l’éditeur avait alors fait appel à l’artiste pour signer des affiches de son «Salon des Cent», cycle d’expositions démocratiques mêlant le meilleur et le pire de l’avant-garde. Provenant des collections du Musée Carnavalet, à Paris, la reconstitution du décor de la bijouterie parisienne de Georges Fouquet, située en face du restaurant Maxim’s, finit d’illustrer l’esprit total de l’Art nouveau. Véritable écrin à taille humaine, la boutique (panneaux muraux, mobilier et bijoux) incarne la plasticité de cet art s’insinuant dans toutes les formes de la vie quotidienne.

Sentiment national
Mais Mucha rêvait d’autre chose. La peinture d’Histoire est un domaine qu’il avait déjà effleuré au moment d’illustrer les Scènes et épisodes de l’Histoire d’Allemagne (1892) de Charles Seignobos, en duo avec Georges Rochegrosse. La consécration arrive avec la médaille d’argent décernée à l’artiste pour le décor du pavillon de la Bosnie-Herzégovine, à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris en 1900 pour le compte du gouvernement viennois. Reconstitué dans sa quasi-intégralité, cet ensemble démontre que la légèreté et l’économie de moyens du style Mucha pouvaient parfaitement s’accorder à un sujet historique –en l’occurrence l’histoire des deux provinces ottomanes rattachées à l’Empire austro-hongrois. Chatouillé par son besoin de «construire et renforcer […] le sentiment national», Mucha délaisse son travail commercial et obtient le soutien du mécène américain Charles Richard Crane. Dès 1910, le peintre entreprend un ambitieux cycle pictural, en vingt tableaux monumentaux (4mètres sur 5), intitulé L’Épopée slave –quelques extraits des archives sont publiés dans le catalogue, dont on regrettera la piètre qualité de certaines reproductions photographiques et la bibliographie trop sélective. Le Musée Fabre en présente deux épisodes, Le Mont Athos et L’Apothéose slave, provenant du Musée de la Ville de Prague. Fresques théâtrales dont l’abondance de détails et de couleurs n’est pas sans évoquer la surenchère des superproductions hollywoodiennes (bien qu’ici dénuées de kitsch), L’Epopée slave avait laissé le public de marbre. Si Mucha a su mettre à profit son talent pour satisfaire le goût de son époque, il est passé à côté d’une carrière rêvée; même chez les plus grands artistes, le travail alimentaire éclipse parfois les ambitions les plus personnelles. Pour ces deux seuls panneaux, Montpellier a eu raison de se saisir de l’opportunité de présenter cette rétrospective éclairante, digne des Galeries nationales du Grand Palais, à Paris. Preuve qu’exposition d’été à gros budget ne rime pas nécessairement avec manque de rigueur scientifique.

MUCHA

Commissaires: Jean-Louis Gaillemin, historien de l’art et maître de conférences à l’université de Paris-Sorbonne (Paris-IV); Michel Hilaire, conservateur en chef et directeur du Musée Fabre; Florence Hudowicz, élève conservateur à l’Institut national du patrimoine, Paris

Nombre d’œuvres: près de 280 (peintures, dessins, affiches, livres, photographies, bijoux, mobilier et objets d’art)

Budget: Hormis les 30000euros versés par l’État (l’exposition a été reconnue «d’intérêt national»), la communauté d’agglomération de Montpellier a intégralement financé le projet.

Scénographie: Yves Kneusé (EPC)

À noter: Le musée ouvre exceptionnellement ses portes sept jours sur sept le temps de l’exposition.

ALFONS MUCHA, jusqu’au 20septembre, Musée Fabre, 39, bd Bonne-Nouvelle, 34000Montpellier, tél.0467148300, www.montpellier-agglo.com/muséefabre, tlj 10h-20h, 13h-21h le mercredi, fermeture le 14juillet. Catalogue, coéd. Somogy Éditions d’art/Hirmer Verlag (Munich), 372p., 300ill. coul., 39euros, ISBN 978-2-7572-0277-7

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°307 du 10 juillet 2009, avec le titre suivant : Volutes et épopée à Montpellier

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