Vendredi 14 décembre 2018

Ode à Cendrars

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 8 juillet 2009 - 816 mots

Les musées nationaux des Alpes-Maritimes explorent les liens étroits qui unirent le poète aux artistes Fernand Léger, Marc Chagall et Pablo Picasso

Au printemps 1912, Blaise Cendrars (1887-1961), en provenance de NewYork, débarque à Paris. Le jeune poète suisse, qui sera naturalisé français quatre ans plus tard, vient de troquer son patronyme –Freddy Sauser– pour un pseudonyme incandescent: « Blaise Cendrars ». Par l’intermédiaire d’Apollinaire, il se frotte au Paris intellectuel et artistique du moment. Il rencontre les Delaunay et offre à Sonia La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, qu’elle gratifie d’une œuvre picturale. Cendrars se lie d’amitié avec Fernand Léger, avec lequel il partage les horreurs de la Grande Guerre –le poète y laisse son bras droit. Il fait aussi la connaissance de Chagall et de Picasso, dont les œuvres le fascinent. Les rapports de l’écrivain avec ces trois artistes sont au cœur d’une exposition organisée dans les musées nationaux du XXesiècle des Alpes-Maritimes: les musées Léger à Biot, Chagall à Nice et Picasso à Vallauris. Les trois institutions partagent une scénographie commune –sobre assemblage de panneaux de bois évoquant un livre ouvert– et exposent chacune quelques toiles de Cendrars, clin d’œil à son désir avoué d’être peintre. Concrètement, c’est son amitié légendaire avec Fernand Léger et leur collaboration intense entre 1918 et 1924 qui offrent matière au propos. Dans J’ai tué et La Fin du monde filmée par l’ange Notre-Dame (1919), les compositions de Léger rencontrent la prose de Cendrars pour donner des ouvrages uniques. «Toute la difficulté était de trouver le juste équilibre, de montrer que Léger n’était pas le simple illustrateur de Cendrars et vice versa, et d’illustrer la force de leurs échanges», explique Nelly Maillard, chargée des collections au Musée Léger. Le peintre et le poète ont aussi travaillé à La Création du monde, ballet donné au Théâtre des Champs-Élysées à Paris en 1923. Blaise Cendrars en fournit la trame narrative, tirée de son Anthologie nègre, tandis que Léger signe les décors et costumes, et le compositeur Darius Milhaud la musique. Léger et Cendrars «manifestent les mêmes partis pris d’un art de modernité», établissant ce «dictionnaire commun» d’où ils puisent «l’élément mécanique, géométrique, fonctionnel ainsi que l’élément urbain» qui construisent leurs œuvres, note dans le catalogue Claude Leroy, professeur de littérature et spécialiste de Cendrars. Brouillés dans les années 1930 pour des divergences d’ordre politique, le poète et le peintre se retrouvent autour d’un projet commun lancé par l’éditeur Tériade. Mais la mort de Léger, en 1955, intervient avant que Cendrars n’ait livré ses textes. D’un coup de plume, ce dernier raye le titre initial, La Ville, pour le remplacer par un vibrant J’ai vu mourir Fernand Léger.

Picasso, le « premier peintre libéré »
Son intense amitié avec Chagall ne dure pas plus de deux ans, de 1912 à 1914, avant de s’achever définitivement en 1922, lorsque le peintre, revenu de sa Russie natale, accuse Cendrars d’avoir vendu ses toiles à son insu. Cette brouille ne remet cependant pas en question l’importance que les deux créateurs auront eue l’un pour l’autre. C’est à Cendrars que l’on doit les titres français des tableaux À la Russie, aux ânes et aux autres ou Dédiée à ma fiancée. «Avec ses raccourcis saisissants, l’artiste russe est l’équivalent en peinture de la manière d’écrire de Cendrars», explique Élisabeth Pacoud-Rème, responsable des collections au Musée Chagall. Selon celle-ci encore, il ne faut pas voir dans le personnage à double profil de Paris par la fenêtre (dont est présentée une esquisse) un Chagall tiraillé entre deux pays, mais plutôt les visages d’Apollinaire et de Cendrars. Si le chapitre niçois présente quelques témoignages pertinents, comme les lettres de Cendrars à Chagall, il est surtout prétexte à évoquer la période de l’entre-deux-guerres pour le peintre, l’écrivain n’apparaissant qu’en filigrane.
La démonstration est plus probante à Vallauris, qui aborde la rencontre avec le déjà très célèbre Picasso dans les salles du musée municipal, bâtiment adjacent à la chapelle abritant La Guerre et la Paix. Les études des Demoiselles d’Avignon ici réunies rappellent la fascination que Cendrars vouait au «premier peintre libéré», celui qui «possède le chiffre secret du monde». Pourtant, selon Elisabeth Pacoud-Rème, c’est bien Picasso, et Chagall, qu’il vise lorsqu’il signe en 1926 son fameux texte Pour prendre congé des peintres, où il reproche au marché d’avoir corrompu les artistes. Cendrars s’éloigne alors du milieu des peintres et poètes pour se tourner, après une expérience cinématographique, vers le voyage, le roman et le journalisme. C’est à une relecture de son œuvre que cette manifestation estivale en trois étapes invite les visiteurs.

DIS-MOI, BLAISE. LÉGER, CHAGALL, PICASSO ET BLAISE CENDRARS, jusqu’au 12octobre, Musée national Fernand-Léger, chemin du Val-de-Pome, 06410 Biot, tél.0492915030; Musée national Marc-Chagall, avenue du Docteur-Ménard, 06000 Nice, tél.0493538720; Musée national Pablo-Picasso – La Guerre et la Paix, place de la Libération, 06220 Vallauris, tél.0493647183, tlj sauf mardi, 10h-18h. Catalogue, 100p., éd. RMN, 45euros, ISBN978-2-7118-5628-2.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°307 du 10 juillet 2009, avec le titre suivant : Ode à Cendrars

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