Unesco, l’organisation fragilisée

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 19 décembre 2011 - 1196 mots

Entre les conséquences du « printemps arabe » pour les sites du patrimoine mondial et la perte des subsides américains, l’Unesco a vécu une année 2011 mouvementée. L’occasion d’un bref rappel de ses missions.

Une première. Après plus de soixante-cinq années d’existence, l’Unesco (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) pourrait devoir être en partie financée par des fonds privés. L’organisation internationale n’a plus guère le choix : avec un budget en baisse de plus de 20 %, elle a dû lancer un appel à l’aide internationale et créer un fonds d’urgence multidonateur, destiné aux États mais aussi à tous les philanthropes susceptibles de la soutenir.
L’origine de ces difficultés de trésorerie ? L’arrivée, annoncée le 31 octobre 2011, d’un nouvel État sur ses bancs : la Palestine.

Un champ d’action trop large
C’est le dernier psychodrame en date d’une année 2011 qui s’est avérée décidément bien mouvementée pour la vénérable institution de la place de Fontenoy (Paris-7e). Sans surprise, l’admission comme membre à part entière de la Palestine a suscité une vive hostilité de la part d’Israël, qui a suspendu sa participation financière. Elle a aussi contraint les États-Unis au désengagement financier. Deux lois fédérales américaines interdisent en effet au gouvernement de financer toute agence internationale acceptant l’adhésion de la Palestine, cela tant que le conflit au Proche-Orient ne sera pas soldé. Les États-Unis n’ayant pas versé leur subvention pour 2011 (soit 65 millions de dollars), la sanction a donc été immédiate pour le budget de l’Unesco, qui accuse un déficit de 22 %.

Et les années à venir ne s’annoncent pas meilleures. D’où la nécessité de procéder à des arbitrages dans les actions menées par l’organisation, créée en 1945 et fédérant aujourd’hui cent quatre-vingt-quinze États membres. Une institution dont le champ d’action est aussi vaste que sibyllin : « Contribuer à l’édification de la paix, à l’élimination de la pauvreté, au développement durable et au dialogue interculturel par l’éducation, les sciences, la culture, la communication et l’information. » Cela malgré un budget relativement modeste de 653 millions d’euros – complété par des fonds extrabudgétaires ciblés.

Un délicat statut d’observateur
Dans ce contexte de crise, la Bulgare Irina Bokova, élue fin 2009 à la tête de l’institution au cours d’un scrutin chaotique contre le très controversé Farouk Hosni – il était alors ministre égyptien de la Culture depuis près de vingt-deux ans –, s’est engagée à accélérer les réformes. Car l’Unesco est aussi une immense machine administrative, qui compte plus de deux mille personnes sur son siège parisien. Une masse salariale qui pèse pour plus de la moitié de son budget général... Depuis son arrivée, Irina Bokova tente donc d’ouvrir davantage l’institution et de mieux communiquer sur ses actions. Et il y a du travail. Car qui connaît véritablement le rôle de l’Unesco ?

Au cours de l’été 2011, lors d’une conférence de presse faisant un point sur les conséquences des « printemps arabes » sur la sauvegarde du patrimoine en Égypte et en Tunisie, Francesco Bandarin, directeur du Centre du patrimoine mondial – il a depuis été remplacé par Kishore Rao –, rappelait quelques fondamentaux : « Nous ne sommes pas l’Otan, nous ne pouvons pas envoyer de troupes ! » De fait, l’Unesco n’a pu que déplorer les pillages du Musée du Caire ou des sites archéologiques égyptiens, sans pouvoir agir, cela même si plusieurs missions d’observation ont rapidement été envoyées sur place.

L’Unesco a en revanche pris ses responsabilités sur le dossier libyen. Conformément à la Convention internationale de La Haye de 1954, dite Convention de la protection du patrimoine culturel en cas de conflit armé, l’institution a fait établir un inventaire des sites du patrimoine libyen, dont les coordonnées géographiques ont été transmises au commandement de l’Otan. Cela afin d’éviter qu’ils ne fassent l’objet de frappes aériennes. Le pays compte en effet cinq sites inscrits au patrimoine mondial, comme Leptis Magna ou Sabratha, situés à proximité des zones de combats.

En octobre 2011, un rapport du Bouclier bleu, l’organisation internationale en charge des sites du patrimoine culturel lors de conflits, parfois appelée « la Croix-Rouge culturelle », se faisait plutôt rassurant sur l’état du patrimoine et des musées libyens, tout en déplorant des pillages. Sur le cas tunisien, Francesco Bandarin se montrait plus confiant. C’est en effet l’un des anciens fonctionnaires de l’Unesco, Ezzeddine Beschaouch, qui est devenu le premier ministre de la Culture de l’après-Ben Ali. Celui-ci s’est d’emblée attelé à préserver le site de Carthage en annulant nombre de permis de construire illégaux.

La très convoitée liste de l’Unesco
Si l’action en faveur du patrimoine, destinée à « la protection du patrimoine culturel et naturel, matériel et immatériel », est l’une des plus connues de l’Unesco, notamment par le biais de la très convoitée « liste du patrimoine mondial » [à laquelle souhaite concourir la grotte Chauvet, lire p. 26], sa finalité demeure donc encore floue. L’institution ne peut émettre que des recommandations et ne peut que s’appuyer sur les législations de protection de chaque pays.

Et même la menace d’une inscription sur la liste rouge des sites en péril, voire celle d’un retrait pur et simple de la liste, parfois brandie, ne fait pas forcément fléchir les décideurs politiques. Fin juin, lors de la trente-cinquième réunion du Comité du patrimoine mondial, la Thaïlande s’est retirée bruyamment des discussions suite à un désaccord portant sur des garanties à apporter sur la protection et la gestion du site du temple de Preah Vihear. Situé à la frontière avec le Cambodge, celui-ci se trouve au milieu d’une zone de combats. Trop politique, le dossier a été transféré à l’ONU. L’ingérence en matière culturelle n’existe pas.

Le Corbusier, une œuvre impossible à classer ?

Après un premier échec en 2009, le dossier d’inscription de l’œuvre de Le Corbusier (1887-1965) au patrimoine mondial de l’Unesco a encore été repoussé, en juin 2011, lors de la trente-cinquième session du Comité du patrimoine mondial. Ce projet complexe, qui vise à inscrire dix-neuf bâtiments construits par l’architecte franco-suisse dans six pays différents (France, Suisse, Argentine, Allemagne, Belgique et Japon), semble en effet ne pas faire l’unanimité au sein du Comité. L’idée de protéger ainsi une série de monuments ne convainc pas. La Fondation Le Corbusier, porteuse du dossier avec le ministère de la Culture, avait pourtant souhaité présenter l’œuvre de l’architecte de cette manière, cela afin d’en montrer toute la diversité. N’avaient toutefois été proposées que des œuvres se trouvant dans un bon état de conservation – ce qui exclut le site de Chandigarh, en Inde.

Mais un rapport assassin de l’Icomos, organisme d’expertise de l’Unesco, a circulé avant la trente-cinquième session, suscitant des interrogations sur l’opportunité de défendre, ou non, le dossier Le Corbusier. Cela alors que Rama Yade, l’ambassadrice française auprès de l’Unesco, avait annoncé quelques jours avant l’ouverture de la réunion sa démission, pour des raisons politiques. C’est donc dans ce contexte singulier que le dossier français a été examiné, en toute fin de séance. Avant de passer de nouveau à la trappe. Seules les Causses et les Cévennes ont finalement été inscrites sur la liste du patrimoine mondial. À croire que l’architecture de Le Corbusier peine encore à faire consensus.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°642 du 1 janvier 2012, avec le titre suivant : Unesco, l’organisation fragilisée

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