Russie

Une cathédrale russe objet d’une vive tension

Le transfert complet de la cathédrale à l’église orthodoxe provoque une levée de boucliers.

Le transfert de la cathédrale Saint-Isaac de Saint-Pétersbourg au Patriarcat orthodoxe soulève de fortes protestations en Russie. Le monument est une attraction touristique importante de la ville. Le milieu culturel, appuyé par le directeur du Musée de l’Ermitage, y voit une manifestation de plus du retour à l’ordre moral. Une manœuvre politicienne en serait la raison.

SAINT-PÉTERSBOURG - Le gouverneur de Saint-Pétersbourg a transféré la semaine dernière au Patriarcat de Moscou le contrôle de la cathédrale Saint-Isaac sur fond de conflit entre libéraux et conservateurs. L’Église orthodoxe russe, appuyée par le Kremlin et une élite politique majoritairement conservatrice, parle de « restauration de la justice historique », tandis que les opposants à ce transfert (l’élite culturelle, les forces laïques et les libéraux), critiquent une mainmise agressive du Patriarcat sur les affaires culturelles, aux dépends de la recherche et de l’éducation.

Achevée en 1858 sur les plans de l’architecte français Auguste Ricard de Montferrand, la cathédrale Saint-Isaac est l’un des monuments les plus emblématiques du style néoclassique pétersbourgeois. C’est la troisième cathédrale d’Europe par ses dimensions, après la basilique Saint-Pierre de Rome et la cathédrale Saint-Paul de Londres, dont elle est largement inspirée. Sa restitution à l’église orthodoxe est perçue par beaucoup de croyants comme une revanche sur le régime soviétique, un siècle exactement après la révolution bolchevique. Le pouvoir soviétique avait transformé la cathédrale en un musée antireligieux. Elle était depuis une attraction touristique importante de Saint-Pétersbourg. Si dès 1990, messes et autres services orthodoxes y étaient de nouveaux célébrés, cela ne satisfaisait pas le clergé, qui a déposé une demande formelle de restitution en juillet 2015. À l’époque, le gouverneur Gueorgui Poltavtchenko avait refusé, avant de changer brusquement d’avis le 10 janvier dernier et de décider sans aucune consultation publique d’accéder aux demandes du patriarche. La municipalité de Saint-Pétersbourg restera propriétaire des murs (et donc des obligations financières liées), tandis que le Patriarcat aura la pleine jouissance du bâtiment, y compris du musée qui en fait partie. L’église orthodoxe promet que l’entrée en sera désormais gratuite et que des « excursions sur les thèmes historiques et de l’histoire de l’art continueront de s’y dérouler », mais qu’il sera mis un terme aux activités « à caractère athée ».

200 000 signatures et une manifestation
La décision du gouverneur a immédiatement suscité une levée de boucliers dans la société civile. Une pétition sur le site change.org­­ a réuni plus de 200 000 signatures contre le transfert de la cathédrale Saint-Isaac tandis que 1 500 personnes ont manifesté samedi 28 janvier. Les opposants s’inquiètent du contrôle croissant du clergé sur la vie culturelle russe. Les conservateurs de musées et historiens de l’art éprouvent depuis longtemps des difficultés à accéder au patrimoine culture géré par le Patriarcat.

En toile de fond, le Kremlin utilise le clergé orthodoxe comme « autorité morale » pour mettre au pas la sphère culturelle et l’éducation. Des militants orthodoxes font régulièrement interdire des opéras et des représentations théâtrales sous le prétexte que ces spectacles « offensent les croyants » (un délit inscrit au code pénal depuis 2012). Un membre du haut clergé orthodoxe a récemment exigé qu’un film sur le tsar Nicolas II soit révisé. Le patriarche a dit tout le mal qu’il pensait de l’art contemporain, ce qui a été suivi l’été dernier par la destruction d’œuvres par un groupuscule orthodoxe fanatique.
Le directeur du Musée de l’Ermitage, Mikhaïl Piotrovsky, a mis son poids dans la balance en écrivant une lettre au patriarche, lui demandant de retirer temporairement sa demande de transfert pour apaiser les tensions : « Pratiquement tous les lieux de cultes nécessaires à la renaissance complète de la vie religieuse en Russie ont déjà été rendus au Patriarcat. Il s’agit aujourd’hui de la transmission d’une poignée de monuments possédant une signification spéciale, pas seulement pour l’église, mais pour l’ensemble de notre société multiconfessionnelle et multiethnique. » À quoi l’un des responsables du diocèse de Saint-Pétersbourg a sèchement répondu « Si Mikhaïl [Piotrovsky] considère que Saint-Isaac est un monument historique, peut-être devrait-il davantage s’occuper des traditions historiques de l’Ermitage au lieu d’y organiser des expositions provocatrices comme celle de [l’artiste contemporain] Jan Fabre ? », a déclaré l’archiprêtre Alexandre Peline. Dans une diatribe encore plus virulente, le vice-président du parlement russe Piotr Tolstoï a assimilé les opposants au transfert de Saint-Isaac à un complot juif : « Les descendants de ceux qui ont détruit nos temples, surgissant en 1917 de la zone de résidence, revolvers en main, ces petits-enfants et arrière-petits-enfants travaillent aujourd’hui dans des positions très respectables comme dans les stations de radio et conseils municipaux, où ils poursuivent les œuvres de leurs aïeuls. » La « zone de résidence » à laquelle il est fait référence correspond aux territoires de l’Empire russe où le Tsar avait circonscrit les juifs. Piotr Tolstoï exploite un vieux préjugé antisémite consistant à attribuer la révolution bolchevique (et la destruction d’églises qui s’en est suivie) aux juifs.

Un recours en justice déposé par les opposants a été rejeté sur-le-champ vendredi 27 janvier par un tribunal local. Selon le politologue Valeri Solovei, une intrigue politicienne serait la cause de ce transfert. Sur la sellette à cause d’une gestion calamiteuse, le gouverneur de Saint-Pétersbourg voit dans l’influent patriarche sa dernière chance pour revenir en faveur au Kremlin.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°472 du 3 février 2017, avec le titre suivant : Une cathédrale russe objet d’une vive tension

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