Vendredi 22 février 2019

Un concours contesté

Les directeurs pratiquent une résistance passive

Le Journal des Arts

Le 1 mars 1996 - 748 mots

En dépit du tollé qu’elle a déclenché, la réforme du recrutement des enseignants des écoles d’art régionales et municipales ne semble pas fondamentalement remise en cause. Elle prévoit, à la suite de la mise en place d’un statut uniforme pour les employés du secteur culturel, de soumettre le recrutement de ces enseignants à un concours. Une mesure qui menace une situation pédagogique unique dans le système éducatif public français.

Malgré la mobilisation des directeurs d’écoles d’art (lire les JdA n° 13 et 14, avril, mai 1995), la situation semble bloquée. Les réunions entre le Centre national de la fonction territoriale (CNFPT), qui organise le concours, et l’Inspection de l’enseignement artistique (IGEA, voir encadré), qui supervise les programmes, ont été plusieurs fois annulées. Le concours a fait l’objet d’aménagements mineurs, notamment pour supprimer l’épreuve de dissertation et distinguer les artistes des universitaires, mais il reste en place. Pratiquant une résistance passive, les directeurs n’ont pas sollicité la trentaine de candidats sélectionnés par le premier concours, hormis pour des enseignants déjà en place.

Cette réforme du système de recrutement est d’autant plus surprenante qu’elle succède à un mouvement de libéralisation entrepris sous la houlette d’Alexandre Bonnier, alors inspecteur de l’enseignement artistique. En effet, depuis 1968, l’enseignement s’est beaucoup diversifié et assoupli. L’objectif étant que "les artistes en activité parlent aux futurs artistes", précise Claude Minière, inspecteur à l’IGEA. Ainsi, le travail d’atelier est principalement tourné "vers l’invention et la création d’œuvres originales".

Avantage aux historiens de l’art
Alors que plus de 50 % des enseignants sont des contractuels sélectionnés par chaque école en fonction de ses orientations pédagogiques, la création d’une liste d’aptitude accessible sur concours devrait bientôt mettre fin à cette liberté. Ce processus est la conséquence directe de la mise en place d’une "filière culturelle" à partir de 1984 : les enseignants des écoles d’arts sont désormais considérés comme des employés municipaux et, à ce titre, soumis au régime de la fonction publique territoriale, c’est-à-dire engagés par concours comme tous les fonctionnaires.

"Lorsque je recrute un enseignant, je fais un appel d’offre national et souvent même international, avec une description précise du poste. J’obtiens alors une cinquantaine de candidatures et convoque dix personnes à un entretien. Avec le nouveau système, il n’y a que trente personnes sur la liste d’aptitude et aucune ne correspond à celle que je recherchais", se désole Jean-Pierre Greff, directeur de l’école de Strasbourg.

Si les avantages sont évidents pour les enseignants qui passent le concours, ce système limite le recrutement à ceux qui l’ont réussi. Or les besoins des écoles d’art sont extrêmement diversifiés. Telle école recherche un artiste minimal, une autre un baroque.

Ce nouveau système ne peut prendre en compte la variété des situations et sélectionne principalement des historiens de l’art. À terme, le risque est donc grand de voir l’enseignement se scléroser. De plus, de nombreux artistes ne feront pas l’effort de passer le concours. "Érik Dietman vient jusqu’à Valence, mais il ne faudrait pas lui compliquer trop la tâche", s’inquiète Yves Robert, le directeur de l’école.

"L’enseignement supérieur ne se limite pas aux méthodes de l’université", martèle Jean-Pierre Greff : outre le risque de sclérose, la pédagogie en usage risque elle aussi d’être bouleversée. Car la rencontre avec un professeur-artiste et l’épanouissement personnel sont privilégiés dans les écoles d’art, plutôt que l’apprentissage d’un corpus de connaissances. "Nous nous adressons à l’individu et pas uniquement à la raison et à la mémoire", affirme Guy Issanjou, directeur de l’école de Lyon.
 
Proches des expériences d’enseignement des années soixante-dix, les écoles se distinguent fondamentalement de l’enseignement cartésien tel qu’il est pratiqué ailleurs dans le système français. Il n’y a donc pas de programme précis, mais plutôt une "volonté d’apprendre aux étudiants à décoder l’image avant d’acquérir un savoir-faire", revendique Antonio Guzman à Valenciennes. Chaque étudiant est amené à développer très vite un projet personnel de création.

Toutefois, l’Inspection de l’enseignement souhaite que l’acquisition de solides bases techniques et intellectuelles soit renforcée pendant les premières années, avant que l’étudiant ne se lance dans un projet de création. Par ailleurs, le passage d’une option à l’autre sera facilité.

Cinquante-six écoles d’art

Il existe en France quarante-cinq écoles régionales ou municipales subventionnées par les collectivités locales. Ce sont elles qui sont visées par la réforme. Les huit écoles nationales y échappent parce qu’elles sont financées directement par le ministère de la Culture via la Délégation aux arts plastiques (DAP), ainsi que les trois écoles supérieures parisiennes (ENSBA, ENSAD et ENSCI), qui ont un statut d’établissement public.

L’IGEA, tutelle technique et morale

L’Inspection générale de l’enseignement artistique (IGEA), qui dépend de la Délégation aux arts plastiques (DAP), assure la tutelle des écoles nationales et des écoles régionales ou municipales. Les inspecteurs de l’IGEA collaborent à l’élaboration de projets d’établissement afin que chaque école acquière une identité tout en participant à un aménagement du territoire cohérent. L’IGEA favorise aussi la mise en réseau des écoles sur une région. En Bretagne par exemple, le concours est commun aux quatre écoles de la région, et les étudiants peuvent aller de l’une à l’autre sans difficulté.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°23 du 1 mars 1996, avec le titre suivant : Un concours contesté

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