Dimanche 24 février 2019

Des écoles privées très disparates

Ballottées entre culture artistique et culture d’entreprise

Le Journal des Arts

Le 1 mars 1996 - 1498 mots

L’enseignement artistique privé recouvre en France une réalité hétérogène. Certaines écoles sont partie prenante du monde de l’entreprise et dispensent un enseignement technique qui se voudrait adapté aux demandes émanant pour l’essentiel des professionnels de la communication visuelle. D’autres sont orientées vers la préparation aux concours d’entrée des grandes écoles et perpétuent un enseignement traditionnel en arts plastiques, pas toujours en phase avec l’art contemporain. Cependant, soucieuses d’attirer un maximum d’élèves, beaucoup d’entre elles naviguent d’un objectif à l’autre, tâchant de concilier les exigences du marché du travail, jamais satisfaites, et celles des jurys d’admission, toujours sévères.

Quels points communs peut-il y avoir entre Penninghen, où plus de six cents étudiants sont inscrits, et Jean Corlin, qui forme une vingtaine d’élèves par an dans son atelier ? Entre l’Atelier de Sèvres, qui prépare uniquement aux concours d’entrée des grandes écoles, et MJM Graphic Design, qui s’y refusait jusqu’à cette année ?

Entre l’École Camondo, qui enseigne l’architecture d’intérieur, et l’École Émile Cohl, spécialisée en illustration, bande dessinée, dessin d’animation et infographie ? Entre les 30 000 francs demandés en moyenne par les écoles privées et les 80 000 francs exigés par la Parsons School of Design ? Peu ou pas de similitudes en effet, si ce n’est un regroupement sous une même dénomination vague d’"écoles privées d’arts plastiques" qui masque une grande disparité.

En début d’année, Jean-Pierre Brassart, directeur de l’École Brassart, prévient ses élèves "qu’ils sont là pour apprendre à répondre aux attentes d’un client avant toute chose", et Michel Benhamou, co-directeur de MJM, s’enorgueillit des contacts de son école "avec de grandes entreprises qui nous permettent de former des personnes opérationnelles". À l’opposé, Philippe Rivière, directeur de l’École Émile Cohl, fait figure de résistant : "Nous considérons que l’artiste a un rôle social à jouer : il doit détourner les différents médias du monde marchand. Rendre compte de l’humain, telle est l’ambition."

Une classe préparatoire publique
La plupart des écoles privées proposent un cycle d’enseignement sur deux ou trois ans, voire davantage, souvent précédé d’une année préparatoire. D’une manière générale, celle-ci est censée préparer à la fois aux cycles internes et aux concours d’entrée des grandes écoles. Michel Bourgeois, directeur de l’Atelier de Sèvres, remarque toutefois que "cet antagonisme conduit certaines écoles à former avant tout leurs élèves à rester chez elles." De fait, la majorité des étudiants du privé… reste dans le privé, même si tous les ans quelques élèves intègrent une grande école.

L’École nationale des arts décoratifs (Énsad), dans le rapport du concours 1995, a d’ailleurs regretté "identifier plus facilement l’école préparatoire que le candidat"… Autres griefs régulièrement avancés par les jurys d’admission des Arts déco et de l’École nationale supérieure des beaux-arts (Énsb-a) : méconnaissance de l’histoire de l’art, culture classique indigente, déficit d’originalité, manque de personnalité, incapacité d’analyse… "Le dessin d’architecture est faible, comme si les candidats n’avaient jamais eu à représenter un bâtiment, conclut le rap­port de l’Énsad. Les no­tions de perspective et d’échelle sont rudimentaires, quand elles ne sont pas totalement absentes."

Devant ce flot de critiques, certains font amende horable, tel le groupe Hourdé, par la voix de Catherine Grison : "Nous avons renforcé l’enseignement du dessin pour mieux préparer les candidats aux concours d’entrée des grandes écoles : l’étudiant qui réussira le mieux en architecture ou aux Arts déco sera celui qui aura le meilleur coup de crayon." Mais d’autres, tel Jean-Michel Leralu, PDG de Créapôle, préfèrent ironiser : "Si nous voulions préparer tous nos élèves à intégrer une grande école, il faudrait prévoir quinze heures de nu hebdomadaires !"

Dès lors, Richard Peduzzi, directeur de l’Énsad, ne manque jamais une occasion de lancer un pavé dans la mare en déclarant "que la France manque d’une grande classe préparatoire publique aux grandes écoles d’art". Ce que corrobore le rapport analogue de l’Énsb-a, pour qui "le manque d’une bonne école préparatoire se fait plus que jamais sentir". "C’est une idée qui va dans le sens de l’égalité des chances, affirme, bon prince, Patrick Hermant, directeur de l’École de communication visuelle (ÉCV), puisque les bourses ne sont qu’exceptionnellement accordées à nos élèves. Mais qui la prendra en charge ? La Culture, l’Éducation nationale ?"

Apprendre à regarder
Si toutes les écoles, ou presque, considèrent que la maîtrise du dessin est essentielle, en revanche, à une époque où des artistes tels que Barré, Boltanski, Messager et Viallat sont membres des jurys d’admission aux Beaux-arts, certains établissements rechignent encore à aborder l’art abstrait et l’art conceptuel : "L’État a toujours été à la remorque, hier des pompiers et aujourd’hui du nouvel académisme des avant-gardes", regrette Philippe Rivière. "Pour des examinateurs tels que Boltanski ou Messager, les voyages et la culture sont peut-être plus importants que savoir peindre ou dessiner, analyse Serge Le Cun, de l’Académie d’art Paris-Italie. À Paris surtout, les Beaux-arts attendent des candidats qu’ils soient très mûrs. Toutefois, le travail conceptuel ne s’enseigne pas, ce n’est que par le biais de la culture que l’on peut développer un travail sur l’idée."

En conséquence, les écoles privées tentent en premier lieu d’apprendre à leurs élèves à regarder. "Avant de créer, il faut se nourrir, nous leur dessillons donc les yeux", explique Catherine Grison. "Pour être créatif, il faut avoir des choses à raconter", renchérit Emmanuelle Dumoulin, de l’Institut supérieur des arts appliqués (Lisaa).

Et pour parvenir à ce résultat en un minimum de temps, l’antenne parisienne de la Parsons School a eu l’idée de créer cette année un cursus original, le Portraiyal Development Program, qui permet aux étudiants d’élaborer un portfolio qu’ils pourront présenter aux concours des grandes écoles… ou à de futurs employeurs. D’une durée de douze semaines environ, cette formation coûte 18 000 francs, soit l’équivalent d’une classe préparatoire d’un an dans un autre établissement privé. Aujourd’hui, confirme Michel Benhamou, "ce ne sont plus les diplômes qui intéressent les professionnels, mais ce que savent faire concrètement leurs éventuels partenaires, d’où l’importance capitale du book."

Portes ouvertes sur les écoles privées

La lecture des programmes d’enseignement des différentes écoles – de la mode à la publicité, en passant par la scénographie, le design ou la photographie – n’aide pas forcément à se faire une opinion. La volonté de " ratisser large " se traduit fatalement par une difficulté à saisir la spécificité de chaque établissement. Les journées " Portes ouvertes " sont donc indispensables pour qui veut éviter de se tromper de voie.

À Paris

Académie d’art de Paris-Italie, 15, rue Nicolas-Fortin 75013 Paris, tél. 45 84 62 79 : 27, 28 et 29 juin.
Académie Charpentier, 2, rue Jules-Chaplain 75006 Paris, tél. 43 54 31 12 : du 29 au 31 mars.
Atelier Corlin, 7, rue Émile-Dubois 75014 Paris, tél. 45 89 67 55 : " Les portes sont toujours ouvertes ".
Atelier de Sèvres, 47, rue de Sèvres 75006 Paris, tél. 42 22 59 73 : jusqu’au 9 mars.
Atep-Atelier préparatoire Leconte, 16bis, avenue Parmentier 75011 Paris, tél. 40 09 14 10 : 29 et 30 mars.
Créapôle-ESDI, 128, rue de Rivoli 75002 Paris, tél. 44 88 20 20 : du 29 au 31 mars.
École d’art Maryse Éloi, 48, rue Beaubourg 75003 Paris, tél. 42 78 53 50 : du 4 mai au 23 mai.
École d’arts plastiques (ÉAP), 10bis, rue de Seine 75006 Paris, tél. 43 54 23 14 : 30 mars.
École Camondo, 266, bld Raspail 75014 Paris, tél. 43 35 44 28 : du 29 au 31 mars.
École de communication visuelle (ÉCV), 77, rue du Cherche-Midi 75006 Paris, tél. 42 22 11 33 : du 28 au 31 mars, pour le cycle préparatoire. ÉCV, 344, rue Saint-Jacques 75005 Paris : du 11 au 14 avril, pour le cycle supérieur.
ESAG-Penninghen, 31, rue du Dragon 75006 Paris, tél. 42 22 55 08 : du 27 au 30 mars.
Groupe Hourdé-Esat-EGD, 10, bld des Batignolles 75017 Paris, tél. 45 22 57 76 : 12 et 13 avril.
Institut supérieur des arts appliqués (Lisaa), 13, rue Vauquelin 75005 Paris, 47 07 17 07 : du 1er au 15 mars et du 18 avril au 3 mai.
MJM Graphic Design, 38, quai de Jemmapes 75010 Paris, tél. 42 41 88 00 : 10 et 11 mai.
Parsons School of Design, 14, rue Letellier 75015 Paris, tél. 45 77 39 66 : " End of the year Show ", du 15 au 23 mai et vente aux enchères des travaux des étudiants, le 28 avril.

En province

Bordeaux : École de communication visuelle (ÉCV), 42, quai des Chartrons 33000 Bordeaux, tél. 56 52 90 52 : du 21 mars au 17 avril.
Lyon : École Émile Cohl, 232, rue Paul-Bert 69003 Lyon, tél. 72 12 01 01 : 3 avril.
Nantes : École de publicité et d’arts graphiques Pivaut, 26, rue Henri-Cochard 44000 Nantes, tél. 40 29 15 95 : 4 et 5 mai.
Nice : MJM, 7, bld du Prince de Galles 06000 Nice, tél. 93 53 06 60 : 26 et 27 avril.
Rennes : MJM, 29, rue de la Palestine 35000 Rennes, tél. 99 38 26 46 : 30 mars.
Strasbourg : MJM, 8A, rue Kageneck 67000 Strasbourg, tél. 88 75 03 75 : 27 avril.
Tours : École Brassart, 185, bld Thiers 37000 Tours, tél. 47 38 62 05 : 23 et 24 mars.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°23 du 1 mars 1996, avec le titre suivant : Des écoles privées très disparates

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