Mercredi 24 octobre 2018

Un art « XXL »

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 2 septembre 2009 - 1033 mots

Le marché des sculptures et installations monumentales n’a cessé de se développer sous l’impulsion de nouveaux musées publics et privés.

Pendant longtemps, sculptures et installations monumentales semblaient réservées aux institutions. De l’eau a coulé sous les ponts. De plus en plus de collectionneurs privés ouvrent des espaces titanesques pour y installer des pièces hors norme. L’Allemand Christian Boros a acheté en 2003 un bunker à Berlin, inauguré cinq ans plus tard avec les installations gigantesques d’Anselm Reyle, Olafur Eliasson ou Monica Sosnowska. En juin, le milliardaire François Pinault inaugurait à Venise la Pointe de la Douane, réceptacle d’œuvres « XXL ».
Le foisonnement des parcs privés a accru la demande pour les sculptures d’extérieur. À Dallas, feu le collectionneur américain Ray Nasher avait fait d’un tel espace le cœur de sa collection. Sa démarche a depuis fait des petits. En 2007, un parc privé de l’Illinois a acheté pour 1,5 million de dollars un grand homme en acier inoxydable de Jaume Plensa à la Galerie Lelong (Paris) sur la foire Art Basel Miami Beach. L’Europe n’est pas en reste. Depuis dix ans, les collectionneurs Lorenza Sebasti et Marco Pallanti invitent dans leur Castello di Ama (Italie) des artistes comme Michelangelo Pistoletto, Anish Kapoor ou Daniel Buren pour y réaliser des pièces in situ. Plus modestement, Florence et Daniel Guerlain ont créé un jardin de sculptures mitoyen avec leur résidence aux Mesnuls (Yvelines). « Les collectionneurs ne se contentent pas de donner une fonction privée à leur collection. Ils veulent aussi qu’elle ait une fonction civile, pour toucher un large public », observe Lorenzo Fiaschi, codirecteur de la Galleria Continua à San Gimignano (Italie). De nouveaux événements comme « Evento » – programmé en octobre à Bordeaux –, l’invitation faite à des sculpteurs contemporains au château de Versailles ou la biennale Estuaire (Nantes, Saint-Nazaire) favorisent aussi l’apparition d’œuvres imposantes.

« Tenir le monumental »
Le marché ne pouvait de fait ignorer le phénomène. Sotheby’s a lancé en 2004 des expositions-ventes annuelles sur le parcours du golfe d’Isleworth en Floride. Le premier opus se composait de onze sculptures offertes dans une gamme de prix allant de 500 000 dollars à 3 millions de dollars, pour une estimation globale de 20 millions de dollars. Près de 80 % de ces pièces ont alors trouvé preneur. Les foires ont aussi donné le ton, avec en tout premier lieu la plateforme « Art Unlimited » créée à Bâle (lire l’encadré). En 2006, la Foire internationale d’art contemporain (FIAC), à Paris, lui a emboîté le pas avec un parcours de sculptures installé aux Tuileries, dans un cadre urbain, naturel et historique différent de celui décontextualisé d’« Art Unlimited ». La foire berlinoise Art Forum rejoint la danse en présentant lors de sa prochaine édition (24-27 septembre) des sculptures dans le jardin d’été du Palais Am Funkturm. « Pour beaucoup de galeries, la présentation aux Tuileries a un fort potentiel de communication, indique Martin Bethenod, commissaire général de la FIAC. La camionnette de Claude Lévêque sur le bassin est devenue une image puissante pour sa promotion. Le cadre offre la possibilité de donner une dimension iconique à certaines œuvres. Il s’agit aussi d’envoyer des signaux vers un public plus large que celui accueilli traditionnellement dans une foire. » Néanmoins, tous les artistes ne maîtrisent pas les questions d’échelle avec le même bonheur. « Peu de sculpteurs sont capables de tenir le monumental, constate Jean Frémon, codirecteur de la Galerie Lelong. Faire une sculpture qui soit aussi belle qu’un grand arbre, qui tienne sans être ridicule devant la façade d’un immeuble, ce n’est pas simple. Il y a peu d’artistes et, du coup, ils trustent les commandes privées. »
Même si le déclic est plus rapide qu’autrefois, les transactions pour ce type d’œuvres restent dilatées dans le temps. Les prix, qui s’échelonnent de 250 000 euros pour une installation de Pascale Marthine Tayou à 10 millions de dollars pour un très grand Anish Kapoor, ne sont pas les seuls freins à l’achat. Les coûts de transport, d’installation et d’entretien renforcent les barrières psychologiques. La crise enfin tend à modérer l’engouement. Sotheby’s a renoncé cette année à son opération d’Isleworth. Les organisateurs de la FIAC se concentrent sur douze à quinze pièces pour 2009 aux Tuileries, contre vingt et une en 2007. Néanmoins, les artistes ne peuvent s’empêcher de rêver ni les galeries de produire. « Les galeries se font la compétition pour accompagner les grands artistes. Si l’on veut être dans le peloton de tête, il faut mouiller sa chemise, indique le galeriste parisien Kamel Mennour. Si je n’avais pas produit l’installation d’Huang Yong Ping à l’École des beaux-arts [Ensba, Paris] en octobre prochain, Barbara Gladstone [galeriste de New York] l’aurait fait. »

Les dix ans d’« Art Unlimited »

Créée en 1999 par la foire Art Basel, la plateforme « Art Unlimited » fait figure de pionnier. « Il a fallu convaincre les galeries d’y participer, rappelle Marc Spiegler, codirecteur d’Art Basel. Celles-ci considéraient une présence sur “Art Unlimited”? plutôt comme une opération marketing. Les choses ont changé. » La manière de travailler aussi. « Au début, les galeries parlaient de stand, maintenant elles parlent d’espace. Les artistes viennent voir l’espace, réfléchissent en fonction du lieu, redimensionnent leurs idées, constate Simon Lamunière, commissaire d’“Art Unlimited”?. Depuis cinq ou six ans, les artistes considèrent “Art Unlimited”? au même titre qu’une biennale. La première année, seulement 20 % des artistes venaient, maintenant c’est 80 % à 90 %. » En termes d’achats, privés et institutions sont au coude à coude. En juin, la Galleria Continua (San Gimignano, Pékin) a cédé Location, de Hans Op de Beeck, à un futur musée privé milanais baptisé « Villaggio infinito dell’Arte ». En 2005, la galerie a vendu au Museo de Arte Contemporáneo de Castilla y León (MUSAC), en Espagne, une ville éclairée de nuit, intitulée De como la tierra se quiere parecer al cielo, par Carlos Garaicoa. Mais la crise a eu raison des grands projets. « Art Unlimited » a observé une baisse d’environ 15 % des candidatures cette année. En revanche, elle proposait 23 pièces inédites sur 59 présentées, soit 50 % de plus de nouvelles productions par rapport à une année faste comme 2007.

« Le besoin d’identité des villes et des entreprises va croître »

Jean-Gabriel Mitterrand, JGM. Galerie, Paris

Le goût des artistes pour les formats monumentaux est-il récent ?
Non, j’ai toujours ressenti l’intérêt des artistes pour le monumental. Dans les années 1950, Niki de Saint Phalle aimait les Nanas de 2,5 mètres de haut. Mais le goût s’est accru ces vingt dernières années avec la vague des musées monumentaux et la multiplication des parcs de sculptures.

Les prix des sculptures sont-ils proportionnels à leur taille ?
Une sculpture monumentale est proportionnellement toujours un peu moins cher qu’une sculpture de taille moyenne. Elle vaut 50 % et non 100 % de plus qu’une sculpture de taille moyenne. C’est plus difficile à installer, cela correspond souvent à une commande précise, privée ou publique. L’artiste est prêt à négocier les prix, à faire un effort sur le coût final d’une œuvre en fonction de la qualité du lieu et du commanditaire.

Quel avenir pour ces œuvres en temps de crise ?
Comme la sculpture monumentale est liée au budget des musées et au développement immobilier, par la force des choses, il y a une baisse des commandes. Je constate 30 % à 40 % de commandes en moins depuis dix mois. Je parie néanmoins sur l’avenir de ce marché car les villes nouvelles auront besoin de s’équiper, les grandes sociétés voudront une sculpture qui symbolise leur acti-vité. Quand la crise se sera ralentie, le besoin d’identité des villes et des entreprises va croître.

En quoi consiste votre projet pour l’Exposition universelle de Shanghaï de 2010 ?
Nous allons installer quarante sculptures monumentales de 3 à 12 mètres dont deux tiers de nouvelles productions pour un budget de 3 millions d’euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°308 du 4 septembre 2009, avec le titre suivant : Un art « XXL »

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