Révolution russe

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 2 septembre 2009 - 934 mots

Malgré une flambée récente des prix, l’avant-garde russe est plombée par la rareté et la recrudescence des faux.

 Aux confluents du cubisme et du futurisme, l’avant-garde russe a foisonné dans une multitude de « -ismes », du suprématisme au constructivisme en passant par le néoprimitivisme et le rayonnisme. À l’orée de la révolution bolchevique, le renouveau artistique passe par l’abstraction, culminant en 1915 avec le Carré noir sur fond blanc de Kasimir Malevitch. Dans les années 1920, le constructivisme promu par Alexandre Rodtchenko flirte avec la propagande communiste. L’empreinte historique de ces artistes reste indélébile. Elle s’insinue jusque dans les dessins poétiques de Pavel Pepperstein exposés cette année au pavillon russe de la Biennale de Venise, ou dans l’étrange exposition « Kazimir Malevitch, an Autobiography », présentée jusqu’au 19 septembre à la galerie Gregor Podnar à Berlin.
L’avant-garde russe marque l’avènement de couples célèbres à l’instar de Mikhail Larionov et Natalia Gontcharova, Rodtchenko et Varvara Stepanova, David Bourliouk et Alexandra Exter. Une fois n’est pas coutume, les prix des artistes femmes ne sont pas nécessairement inférieurs à ceux de leurs compagnons ! En replongeant dans les arts populaires et les scènes de la vie rurale, Gontcharova incarne la vague néoprimitive du retour aux origines. En 2007, un tableau de 1909 est gratifié de l’enchère de 4,9 millions de livres sterling (7,2 millions d’euros)  chez Christie’s. Confirmation de l’envolée l’année suivante avec l’adjudication de 5,5 millions de livres (8,1 millions d’euros) pour une toile datée de 1912. À titre comparatif, un tableau de son mari s’est adjugé pour « seulement » 2,2 millions de livres (3,2 millions d’euros) chez Sotheby’s en juin 2007. Ces enchères masquent toutefois une forêt de prix encore très raisonnables. En 2007, la Galerie 1900-2000, à Paris, présentait ainsi un ensemble de dessins dans une gamme de 4 000 à 80 000 euros. « Lorsqu’en 1917 les artistes autrefois jugés subversifs ont été réhabilités, et qu’ils furent considérés comme artistes révolutionnaires, Gontcharova et Larionov n’étaient alors pas en Russie pour consolider leur réputation, explique l’historien de l’art Anthony Parton. En 1932, comme beaucoup d’autres, ils furent taxés de formalisme par Staline et leurs œuvres furent retirées des musées. Ce n’est pas évident d’établir une réputation en Occident quand sa carrière avant la guerre a été détruite chez soi. »
Décédé en 1956 dans un oubli total, Rodtchenko ne bénéficie que timidement de l’engouement pour les avant-gardes. Et pour cause, ses œuvres sont rarissimes ! Ses sculptures en suspension n’existent ainsi que via des reconstitutions. Aussi voit-on plutôt sur le marché des collages ou des photographies. En 2007, Phillips de Pury & Company (New York) a cédé une photo de 1929 du parc Sokolniki à Moscou pour 312 000 dollars (231 000 euros). À cheval entre le suprématisme et le constructivisme, El Lissitzky s’est fait connaître par ses peintures architectoniques baptisées « Prouns ». Le dernier record de 605 000 dollars date de 1990 pour une toile de 1920-1923. Apparaissent plus fréquemment des œuvres sur papier, dont les prix voguent entre 25 000 et 250 000 euros.
Plus que de la rareté, le marché de l’avant-garde russe souffre des contrefaçons. La production de faux n’a cessé d’enfler depuis les années 1990 avec la montée en puissance d’acheteurs russes anxieux de racheter leur patrimoine. Les batailles de pseudo-experts permettent difficilement de démêler le vrai du faux. Une brillante enquête du magazine ARTnews (été 2009) montre aussi que les conservateurs des musées russes distribuaient des certificats pour tout et n’importe quoi. « Il y a très peu de pièces disponibles et il est difficile de retracer une continuité dans la provenance, note Thomas Seydoux, spécialiste de Christie’s  France. Il n’y a pas d’autorité compétente pour authentifier. » Aussi Vassily Kandinsky est-il le seul artiste de cette génération à avoir vu ses prix progresser régulièrement. « Il existe un bon catalogue raisonné, une expertise qui date de plusieurs années. On connaît sa production car il tenait un journal et gardait trace de chaque tableau », précise Emmanuel Di-Donna, vice-président de Sotheby’s New York pour l’art moderne et impressionniste.

Malevitch, l’abstrait mystique

Héraut d’une abstraction teintée de mysticisme, Kasimir Malevitch réclamait le « zéro des formes », concrétisé en 1915 dans le Carré noir sur fond blanc. L’artiste écrivait à ce sujet : « J’ai pensé que si l’humanité avait peint la divinité à son image, il se peut que le carré noir soit l’image de Dieu comme l’essence de sa perfection sur la voie nouvelle d’aujourd’hui. » Les toiles de cette période sont rarissimes sur le marché. En 2000, une œuvre de 1925 restituée par le Museum of Modern Art de New York avait été adjugée 17,05 millions de dollars chez Phillips, de Pury & Luxembourg. Après avoir été accrochée pendant cinquante ans sur les cimaises du Musée Stedelijk d’Amsterdam, cette Composition suprématiste de 1916 fut restituée aux héritiers de l’artiste au terme d’un procès d’une durée de quatre ans. Ces derniers l’ont mis en vente en novembre 2008 chez Sotheby’s à New York. Le tableau s’est aligné sur son estimation de 60 millions de dollars, sans susciter plus d’enthousiasme. Dans le catalogue, la notice s’accompagnait d’un signe indiquant qu’il existait sur l’œuvre une enchère irrévocable. L’auctioneer aurait-il été trop présomptueux en misant sur l’emballement des Russes ? « Il n’y a pas eu d’acheteurs russes sur le tableau. Beaucoup avaient décidé d’attendre, confie Emmanuel Di-Donna, vice-président de Sotheby’s. Le timing n’était pas fantastique. Six mois avant, cela aurait fait un prix différent. » Sans doute, puisque, voilà quelques années, le milliardaire Vladimir Potanin avait financièrement aidé le gouvernement russe à conserver le fameux Carré noir.

« L’intérêt ne cesse de croître »

Mathias Rastorfer, directeur de la galerie Gmurzynska à Zurich

Comment expliquez-vous la rareté des œuvres de l’avant-garde russe sur le marché ?
Jusqu’au début des années 1960, un décret du ministère de la Culture russe prévoyait de détruire les œuvres de l’avant-garde détenues par les musées d’État. Même si tous les directeurs n’ont pas suivi ce diktat, beaucoup d’œuvres furent détruites. Cela a créé un environnement difficile pour toute personne qui possédait de telles pièces. Beaucoup d’artistes ont aussi brûlé leurs œuvres pour se chauffer ou réutilisaient d’anciennes toiles. À cela s’ajoute le fait que nombre de successions d’artistes ont été canalisées vers un seul musée. Ce fut le cas par exemple de [Pavel] Filonov, dont presque toutes les œuvres sont allées à Saint-Pétersbourg. Pourquoi ce mouvement comporte-t-il autant de problèmes d’attribution comparé à d’autres segments de l’art moderne ? Au début, il y avait simplement un manque d’experts. Puis un certain nombre d’Occidentaux parlant russe sont allés en Russie pour explorer les archives et sont devenus experts en art russe sans avoir été au préalable historiens de l’art. Toutefois la situation est maintenant beaucoup plus claire, avec des historiens en Russie et en Occident et des expositions importantes comme la rétrospective Malevitch au Guggenheim [New York] en 2003 ou « Rodchenko and Popova, Defining Constructivism », qui fut programmée cette année à la Tate [Londres]. Les acheteurs sont-ils majoritairement russes ou viennent-ils d’autres horizons ? Les avant-gardes russes ont été collectionnées dans les années 1960 par des artistes comme Donald Judd et Cy Twombly, et de grands collectionneurs européens tels le baron Thyssen et Peter Ludwig. Depuis, l’intérêt n’a cessé de croître. Aujourd’hui il y a beaucoup d’acheteurs américains, asiatiques, européens et bien sûr russes.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°308 du 4 septembre 2009, avec le titre suivant : Révolution russe

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