Samedi 22 février 2020

Ukraine, la scène artistique se bat pour survivre

Par Emmanuel Grynszpan, correspondant à Moscou · Le Journal des Arts

Le 24 novembre 2015 - 1090 mots

Secoué par la guerre, une grave crise économique et le désintérêt de l’État, le milieu de l’art contemporain ukrainien tente de garder la tête hors de l’eau.

KIEV - Le marché de l’art contemporain ukrainien est encore à l’école et c’est un élève difficile. Mais il est débrouillard. La Biennale de Kiev, qui s’est en toute modestie intitulée « L’école de Kiev » pour sa troisième édition, a prouvé la résilience du milieu à une longue série de défis. Cette manifestation, qui s’est achevée le 1er novembre, était très mal partie. Quatre mois avant son démarrage, elle s’est fait expulser du lieu (Mystetsky Arsenal) où elle devait être organisée pour sa troisième édition. Motif ? La guerre bien sûr, priorité aux soldats défendant la patrie. Puis on a appris que le véritable différent entre les deux commissaires autrichiens organisant la biennale et la direction de l’Arsenal se situait au niveau des financements. Hedwig Saxenhuber et Georg Schöllhammer ont mis plus de temps que prévu à lever des fonds, ce qui a agacé l’Arsenal. « Nous avons compris en janvier que nous n’aurions pas d’argent public », admet Georg Schölhammer. Jusqu’au tout dernier moment, l’école de Kiev s’est démenée pour trouver des mécènes, des lieux d’exposition et des œuvres à exposer. « Schölhammer est venu à la galerie quémander des œuvres la veille de l’inauguration », rapporte la responsable d’une galerie de Kiev. « Nous avons refusé, car ce n’est pas professionnel et nous n’avions pas l’autorisation de l’artiste. »

Le résultat, c’est une biennale éclatée à travers la ville, des œuvres dispersées entre des lieux souvent inadaptés avec des horaires absurdes, des expositions de qualité inégale et beaucoup de conférences. Fatiguant et frustrant, mais dans un contexte aussi défavorable, « l’école de Kiev » a le mérite d’avoir eu lieu. On en retient une impressionnante installation collective, faite d’obus, missiles et autres projectiles récoltés dans le Donbass, suspendus sur plusieurs étages dans l’escalier du Musée d’histoire de Kiev. « Notre biennale est engagée politiquement », explique Vasil Tcherepnine, directeur du Visual Culture Research Centre, qui a coorganisé la manifestation. « Nous sommes la continuation de Mailletant, une forme internationale et artistique de Maïdan. L’art ukrainien demeure une histoire non racontée. Cette biennale forme un cadre pour parler de problématiques ukrainiennes dans un langage international, celui de l’art. » International, certes, mais sans la Russie. Les biennales de Kiev et de Moscou, organisées simultanément, se sont mutuellement ignorées.

Une manifestation concurrente
Même absence d’interaction avec Art Kiev Contemporary (AKC), un « forum de projets artistiques » qui s’est déroulé… au Mystetsky Arsenal, en lieu et place de la Biennale de Kiev. Signe qu’existent de sérieuses fractures dans l’infrastructure locale. Vaste manifestation annuelle dédiée à l’art contemporain ukrainien, AKC propose trois parties : au premier étage une aile est consacrée aux galeries venant de tout le pays et l’autre aux grandes collections privées. Le second étage est voué à la jeune génération et la plupart des œuvres ont été créées spécialement pour l’événement. Quasiment tous les artistes importants des trente dernières années sont présents : Tsagolov, Solomko, Budnikov, Jivotkov, Bratkov, Saï, Igor Zhuk, Roïtburd, Sagaïdakovsky, Savadov, Sidorenko, Roïtman. Au total, les œuvres de 70 artistes provenant de 40 collections privées. L’exposition nécessite deux bonnes heures de visite. « C’est la première fois que nous réunissons autant de collections », explique Igor Abramovich, coorganisateur de la manifestation, collectionneur et marchand d’art le plus connu du pays. Pour se distinguer de la biennale, qu’il dit avoir appréciée, il précise que « AKC se concentre sur les collections privées. La manifestation existe depuis dix ans et aspire à montrer le développement massif que celles-ci ont connu en une décennie ».

Un marché en berne
Un peu en marge de la manifestation, les galeristes s’efforcent de garder le sourire dans un marché moribond. La représentante de la galerie provinciale Kniaja Gora admet n’avoir « rien vendu du tout » dans son vaste espace consacré aux peintures de Vlada Ralko et de Volodymyr Budnikov, qui tournent chacune autour de 15 000 euros. « Le marché a été divisé par deux depuis le début de la guerre », note-t-elle. « Nous avons pris un risque financier, c’est exact, mais nous ne pouvons pas laisser tomber nos artistes ». Vira Loi, coordinatrice à l’Art centre Pavel Goudimov (Ya Gallery), partage le même sentiment. « Nous n’avons rien vendu, mais ce n’était pas notre objectif premier. Il y a très peu de ventes en général lors de l’AKC ». Ya Gallery affiche des prix allant de $ 300 à $ 8 000. Vira Loi suggère que la guerre a eu au moins un effet collatéral positif : « Comme [le milliardaire Viktor] Pintchouk a moins d’argent, il se tourne vers des artistes ukrainiens et s’est entouré d’experts compétents. » Pour elle, le marché ukrainien a atteint son firmament en 2007 avant de traverser un long creux.

Cinq artistes ukrainiens s’échangent au minimum entre 10 000 et 20 000 euros, selon Abramovich. Ce sont Arsen Savadov (53 ans), Anatoli Krivolap (69 ans), Oleg Tistol (55 ans), Viktor Sidorenko (61 ans) et Vasily Tsagolov (48 ans). Parfois – c’était le cas surtout avant la guerre – certaines toiles atteignent des prix plus élevés, mais personne n’a jamais fait aussi bien que The Horse, Evening de Anatoliy Kryvolap qui a atteint 186 200 dollars lors d’enchères londoniennes chez Phillips en 2013. Beaucoup ont cru alors que les vannes allaient s’ouvrir et qu’un déferlement de collectionneurs allait s’abattre sur l’Ukraine. C’est exactement le contraire qui s’est produit. Une vieille plaisanterie circule parmi les artistes ukrainiens : « Peindre une toile, c’est du niveau amateur. Mais pour vendre cette toile, il faut un pro ! » Mais Abramovitch reste confiant. « Il ne faut pas dire que le marché est mort. Nous continuons à vendre, en particulier des nouveaux noms comme Roman Minin et le sculpteur Nazar Bilyk » qui sont des poulains du marchand. Originaire de Donetsk, Roman Minin est la coqueluche du moment. Ses œuvres, visuellement très complexes et exigeant un long déchiffrage, donnent des pistes pour comprendre le conflit qui déchire aujourd’hui sa région natale.
Qui sont les collectionneurs d’art ukrainien ? « À 70 %, ce sont des Ukrainiens, note Abramovitch. Jusqu’à l’année dernière j’avais quelques collectionneurs russes, mais c’est terminé. Les autres sont pour la plupart des Américains et des Britanniques. Pas des émigrés de énième génération, note-t-il, des Américains et des Anglais de souche. » La percée à l’international est une réalité, en dépit de l’absence totale de soutien public.

Légende photo

Vue de l'installation de Nikita Kadan au Musée national d'histoire de Kiev, lors de la biennale de Kiev, 2015. © Photo : Valeriia Mezentseva. Courtesy de l'artiste et Musée national d'histoire de Kiev.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°446 du 27 novembre 2015, avec le titre suivant : Ukraine, la scène artistique se bat pour survivre

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