Mercredi 24 octobre 2018

Szeemann, « visionnaire »

Un portrait signé Rosa Martinez

Le Journal des Arts

Le 8 juin 2001 - 959 mots

La commissaire indépendante et critique d’art espagnole Rosa Martinez, qui connaît Harald Szeemann depuis quelques années, nous brosse un portrait tout en admiration et en sensibilité du commissaire général de la 49e Biennale de Venise. Elle revient notamment sur sa conception bien particulière du « Musée des obsessions » qui structure depuis longtemps la carrière du Suisse souvent considéré comme le « père » – pour reprendre l’expression de Maria de Corral – des nouveaux commissaires d’exposition.

J’ai connu Harald Szeemann en 1997. Tout en organisant la 5e Biennale d’Istanbul, je dirigeais, en même temps, un stage de formation de commissaires d’exposition, “Passion et ennui dans l’art contemporain”, à la Fondation “La Caixa” de Barcelone. Pendant les réunions de préparation de ce stage, Maria de Corral m’a dit qu’il fallait que j’invite Harald Szeemann parce qu’il était le “père” de tous les nouveaux commissaires d’exposition. À l’époque, il était complètement débordé parce qu’il préparait simultanément les Biennales de Lyon et de Kwangju. Mon opiniâtreté et la chance ont contribué à ce qu’il accepte de diriger un des séminaires.

Selon Szeemann, sa vie est “au service d’un média et [...] ce média, ce n’est pas l’image qui est elle-même réalité mais l’exposition qui présente la réalité”. Les plus importantes expositions de sa carrière telles “Quand les attitudes deviennent forme” (1969, Berne), “Mythologies individuelles” pour la Documenta V de Cassel en 1972 ou l’exposition consacrée à son grand-père en 1974 ont alterné avec de très nombreuses monographies d’artistes aussi fondamentaux que Joseph Beuys, Walter de Maria, Richard Serra et Bruce Naumann. Il faut aussi signaler des expositions thématiques dans lesquelles le génie de Szeemann a démontré sa capacité à allumer les multiples feux des associations et à illuminer la réalité avec de nouvelles correspondances. “L’exposition est un instrument merveilleux pour formuler des nuances érotiques non-verbales au moyen de l’organisation de l’espace, de la provocation, de comparaisons et de la distribution des accents, déclare-t-il. C’est une voix intérieure qui montre comment obtenir cette alchimie afin de créer un monde.”

Les “mythologies individuelles” peuvent être comprises comme lieux spirituels dans lesquels un individu organise les signes, les symboles et les signaux qui donnent sens à son monde. De fait, ils sont un prolongement des droits de l’homme car ils permettent à chacun d’inventer sa propre identité, de créer son propre mythe. L’autre grande création de Szeemann, le Musée des obsessions – du fait même qu’il n’a pas de siège physique –, est une alternative à tous les musées plus ou moins bien construits un peu partout dans le monde : “Pour fonctionner, il n’a pas plus besoin d’argent que de parrainages. Il est en moi, il est moi et tout ce que je fais en fait partie. Toutes les expositions sont une approximation puisqu’il n’arrivera jamais à se convertir en un musée réel. Ce n’est pas une institution de pouvoir mais un champ d’énergie flottante.” Ce Musée des obsessions a pris forme lors de trois expositions successives : “Les machines célibataires” (1975), “Le Monte Verita” (1978) et “Le désir de l’œuvre d’Art total” (1983). L’idée de ce musée a été présente dans toute l’activité d’Harald Szeemann en tant que commissaire : “Plus nous vieillissons, plus nous devenons exclusifs. La vie devient subitement très courte pour que nous soyons absorbés par des choses qui ne nous obsèdent pas et qui, d’un point de vue subjectif, ne sont plus nécessaires.”

Son indépendance, son intuition et sa continuité l’ont converti en acteur privilégié de l’orientation des flux et des courants dans l’art contemporain. Des expositions comme “Suiza Visionaria” (1991), “Austria in a nest of roses” (1996) ou “Beware of Exiting your Dreams. You May Find Yourself in Somebody Else’s” (2000) à la galerie Zacheta de Varsovie – présentant cent ans d’art polonais – ont mis en exergue sa capacité à établir de nouvelles connexions entre les artistes, les œuvres et un lieu spécifique et profiler ainsi une nouvelle conscience de la signification culturelle de ce lieu. Sa création de Aperto, en 1980, a contribué à rénover la Biennale de Venise. Sa participation en tant que commissaire de biennales internationales (Kwangju, Lyon, Venise – 1999 et 2001) l’a amené à promouvoir des dialogues interculturels qui vont au-delà des strictes représentations nationales. Les biennales font contrepoids à la pesante institutionnalisation de l’art et à la croissante tendance au spectacle des musées. Ceux-ci se convertissent en instruments pour collectionneurs et politiques en vue d’imposer leurs idées. Dans ce contexte, les commissaires nomades contribuent à la création d’un nouveau concept d’internationalité, encore que parfois ils puissent être perçus comme de nouveaux colonisateurs culturels. À ce propos, Szeemann affirme : “Nous sommes des ambassadeurs et par-dessus tout, des catalyseurs de nos propres croyances, du travail des artistes et des paramètres donnés. Je ne suis pas seulement un ‘producteur’ ou un ‘organisateur’ (même si cela est la plus grande part de mon travail), mais aussi un ‘auteur”’.

Commissaire indépendant par excellence, Harald Szeemann est à la fois visionnaire et romantique, défenseur d’une vision holistique et anti-hiérarchique de la réalité, promoteur d’une révolte mesurée et individualiste.

Éternellement jeune, il souligne lors de chaque exposition qu’il est de son devoir de réaliser quelque chose qui enrichisse sa propre vie : “Alors, le sentiment d’être utilisé à d’autres fins (prestige, tourisme et y compris propagande) disparaît. Je dirais à tous les jeunes commiss@ires : vivez vos propres désirs au travers des expositions, créez votre propre mythologie individuelle, votre musée des obsessions. Ne soyez pas seulement des informateurs. Vous aurez plus de difficultés, vous serez seuls, mais cela en vaudra la peine."

Les citations entre guillemets sont extraites du livre : Harald Szeemann. Écrire les expositions, Bruxelles, Édition La Lettre Volée, 1996 et de l’entretien publié dans la revue Lapiz , n° 149-150, Madrid, janvier-février 1999.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°129 du 8 juin 2001, avec le titre suivant : Szeemann, « visionnaire »

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