Rencontre

Staffan Ahrenberg, nouvel acteur du monde de l’art

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 12 avril 2017 - 1081 mots

Après avoir fait renaître les mythiques «Â Cahiers d’Art », cet homme d’affaires
et collectionneur va reprendre la concession de la librairie du Palais de Tokyo.

PARIS - Les Suisses n’ont pas la réputation d’être des gens impulsifs. Staffan Ahrenberg est sans doute l’exception qui confirme la règle. En 2011, c’est selon lui par hasard que cet homme d’affaires et collectionneur basé à Genève, passant à Paris rue du Dragon, franchit le seuil de la librairie-galerie Cahiers d’Art. Il s’en porte aussitôt acquéreur. La mythique maison d’édition fondée en 1926 par Christian Zervos est tombée dans l’oubli, les parutions ayant cessé au début des années 1960. L’histoire de Cahiers d’Art, c’est pourtant celle des artistes d’une bonne partie du XXe siècle : Matisse, Kandinsky, Klee, Léger, Calder, Man Ray, Duchamp… et Picasso, bien sûr, auquel est consacré un catalogue de 33 volumes réunissant l’ensemble de son œuvre peint et de ses dessins : le « Zervos », une somme et une référence.

Staffan Ahrenberg connaît cette histoire et il a décidé de la poursuivre, entourés de Sam Keller (directeur de la Fondation Beyeler), Hans Ulrich Obrist (commissaire, critique d’art, codirecteur de la Serpentine Gallery à Londres) et d’Isabela Mora. Depuis 2012, cinq nouveaux numéros sont parus, à un rythme irrégulier. « C’est important cette lenteur un peu anachronique, apprécie Hans Ulrich Obrist. Il faut libérer le temps pour que le résultat puisse être autre chose qu’une publication d’images récentes. Au final, cela donne paradoxalement un objet extrêmement contemporain. » Le dernier numéro, essentiellement dédié à l’artiste Gabriel Orozco, est daté 2016/2017 : « on ne peut pas obtenir cette qualité avec une deadline, on sort quand on est prêts », justifie le nouvel éditeur. Papier luxueux, impressions somptueuses, absence de pages de publicité : la renaissance de la revue est aussi réussie que confidentielle. Chacune comprend le bonus d’une œuvre originale – signée et numérotée dans la version en édition limitée. Un vrai délit d’initiés, mais aussi « un précipice financier », selon Ahrenberg.

Un instatiable homme d’action
La deuxième fois qu’il fait preuve d’une déconcertante spontanéité, c’était il y a quelques mois, alors qu’il apprend que la librairie du Palais de Tokyo cherche un repreneur à même d’investir dans un nouvel espace de 400 m2. « J’ai démissionné du conseil d’administration et j’en ai tout de suite parlé à Walther König », explique-t-il. L’association est conclue avec le libraire allemand, incontournable dans le domaine artistique, qui dispose d’une quarantaine de points de ventes en Europe, mais n’en a pas encore en France. L’agence d’architecture belge Office KGDVS conçoit le projet. « C’est un acte courageux d’ouvrir une librairie d’art en 2017 », reconnaît Jean de Loisy, le président du Palais de Tokyo. Et une aubaine pour le centre d’art. « Le réseau de Walther König garantit l’accès à des éditions rares et je voulais que le repreneur soit capable d’investir dans une architecture marquante. Cela a pris trois minutes à Staffan pour dire qu’il voulait concourir à l’appel d’offres. »

L’homme est donc rapide en affaires. Mais peut-on parler d’affaires pour une maison d’édition qui perd de l’argent et la co-concession d’une librairie d’art ? Cet entrepreneur discret sur ses activités – « des investissements que j’ai faits, des choses que j’ai créées dans différents domaines » – affirme cependant croire à la justesse de sa vision et à la rentabilité de Cahiers d’Art à long terme. « On ne pouvait pas rester cantonné dans une petite galerie de Saint-Germain avec quelques relations. Le Palais de Tokyo est une bonne vitrine, qui permettra à la revue de toucher un nouveau public, plus jeune. »

S’il n’est pas philanthrope, cet esthète est à coup sûr passionné d’art. « Curieux, sensible, très cultivé », selon sa vieille amie la consultante d’art Patricia Marshall, rencontrée à Los Angeles lorsqu’il était producteur de cinéma, et qui le considère « comme son petit frère ». « C’est un gourmand insatiable, il va tout voir », observe Jean de Loisy. « Je voyage 200 jours par an, confirme l’intéressé qui a vécu quinze ans aux États-Unis, mais aussi en Russie, à Londres… Je me sens bien dans le mouvement. » En chemin vers la foire Art Basel de Hongkong, il est ainsi capable de faire une halte à Singapour pour le plaisir de visiter le Singapore Tyler Print Institute (STPI), « un extraordinaire atelier d’impression » doublé d’un lieu d’exposition.

L’art a toujours été présent dans sa vie, marquée par un père, Theodor Ahrenberg, dont la collection fut confisquée par l’État suédois dans les années 1960, et qui continua de mener, en Suisse, où la famille déménagea, une existence de mécène éclairé. « Je l’ai accompagné à la première Art Basel, en 1970, il devait y avoir un millier de personnes en tout », se souvient Staffan Ahrenberg. Il a 13 ans à l’époque et 19 ans lorsqu’il achète sa première toile. Depuis, il n’a cessé d’acquérir des œuvres d’art, moderne, et contemporain : Olafur Eliasson, Rebecca Horn, Robert Longo, Tony Oursler, Philippe Parreno, Rosemarie Trockel, Richard Serra… Mais peu de tableaux : « Je n’ai jamais été trop peinture. »

« Il a un excellent coup d’œil, un flair très développé et de bonnes oreilles. Il se retrouve ainsi avec les œuvres d’artistes les plus intéressants du moment bien avant tout le monde – il a une longueur d’avance », assure le Norvégien Erling Kagge, explorateur et écrivain, lui-même collectionneur et auteur d’un guide à l’attention des amateurs d’art désargentés. Les deux hommes se sont rencontrés à Oslo en 1995, au vernissage d’une exposition Jeff Koons. Depuis, ils échangent toujours, sur l’art, la politique, la vie, « dans cet ordre ».
Faut-il voir un lien entre la collection du fils et celle de son père ? « Il avait plus de moyens que moi, élude Staffan Ahrenberg. Surtout, il ne collectionnait que les artistes qu’il connaissait. Moi je préfère les rencontrer en tant qu’éditeur ; j’ai envie de travailler avec eux. J’aime créer, produire. Je crois que j’ai compris que si je voulais devenir un acteur dans le monde de l’art contemporain, Cahiers d’Art était une plateforme parfaite. »

Staffan Ahrenberg se déploie donc doucement. Le dernier numéro de la revue est présenté dans un coffret qui, pour la première fois, comporte un sommaire, qui le rend plus facile à consulter. Quant au Zervos, sa traduction en chinois est en cours. Staffan Ahrenberg a-t-il racheté une marque de luxe en sommeil ? « Je n’aime pas la connotation de luxe. Mais oui, Cahiers d’Art est une marque. Comme Picasso. »

Parcours

1957
Naissance en Suède. Déménagement en Suisse en 1962 après la confiscation de la collection de son père par l’État suédois.

1976
Achète sa première œuvre d’art.

1994
Produit le film Johnny Mnemonic de Robert Longo.

2011
Rachète Cahiers d’Arts (le fonds commercial, la marque et la propriété intellectuelle).

2017
Devient co-concessionnaire de la nouvelle librairie du Palais de Tokyo.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°477 du 14 avril 2017, avec le titre suivant : Staffan Ahrenberg, nouvel acteur du monde de l’art

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