Ségolène Royal, Parti socialiste

« Que l’art entre à l’école »

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 2 août 2007

Quel doit être selon vous le rôle du ministère de la Culture ? Quel budget souhaitez-vous lui
accorder ?
Le rôle du ministère de la Culture est aujourd’hui de redonner un souffle, un élan à une action publique nationale devenue atone. L’État doit être « de retour » dans la culture comme ailleurs, mais en tenant compte des évolutions considérables intervenues : ce sont les collectivités territoriales qui sont aujourd’hui les principaux financeurs de la vie culturelle et leurs capacités d’initiative doivent être pleinement reconnues. Un nouveau partenariat doit être à cet effet organisé, fondé sur des relations renouvelées et clarifiées. L’État doit être un garant, un stratège et un coordonnateur de l’effort national pour la culture.

La baisse du budget de l’État est patente depuis cinq ans, en dépit des trompe-l’œil et des subterfuges inventés par le gouvernement. Je veux donc redonner une priorité budgétaire à la culture, et faire en sorte que les moyens de la culture retrouvent les niveaux qu’ils ont connus dans les années 1980. La droite a une spécialité, celle de baisser le budget culturel, alors que la gauche l’accroît. Le premier objectif d’une politique culturelle conséquente est de redonner des marges de manœuvre financières aux institutions culturelles, aux associations, aux artistes.

Sous quelles formes l’État doit-il soutenir la création contemporaine ? Comment concevez-vous le rôle de l’artiste dans la société ?
L’État a mis en place ou développé dans les années 1980, et sous l’impulsion du gouvernement de gauche de l’époque, une panoplie de mesures pour soutenir la création : ateliers d’artistes, aides directes, commandes, achats d’œuvre d’art en régions grâce aux FRAC [Fonds régionaux d’art contemporain].

Ce dispositif conserve sa pertinence, mais il faut aussi inventer de nouveaux moyens, en tenant compte de la variété des modes d’expression et de la diversité des publics. Quand l’artiste international Thomas Hirschhorn, qui vit et travaille en banlieue parisienne, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), a installé, avec les habitants, pendant quelques semaines en 2004, son « Musée précaire Albinet » pour exposer des œuvres originales de Marcel Duchamp, de Dalí, de Le Corbusier et de Warhol prêtées par de grandes institutions, avec des conférences, avec des formations, il n’a pas mené un projet socioculturel, il a bien fait œuvre d’artiste. La forme même de cette œuvre entrait cependant difficilement dans les « cases » administratives. Le projet s’est monté grâce à quelques convaincus et quelques passionnés, et beaucoup de travail.

De plus, la création a besoin d’un marché de l’art dynamique, avec des galeries entreprenantes et des collectionneurs en nombre croissant, de sorte que la France retrouve la place qui était autrefois la sienne sur le plan international. Des mesures économiques, juridiques et fiscales devront être définies pour y contribuer : l’État ne saurait se substituer au marché, mais il peut en revanche faciliter son essor.

Les différents plans de relance de l’éducation artistique se sont jusqu’à présent soldés par des échecs. Comment améliorer le dialogue avec le ministère de l’Éducation nationale afin de développer l’enseignement artistique à l’école ?
Depuis 2002, tous les acteurs et les observateurs de la vie culturelle en font le constat, le plan « Les arts à l’école » mis en place sous l’impulsion de Jack Lang et de Catherine Tasca a été littéralement sabordé. L’ambition de ce plan, doté de moyens effectifs, était de généraliser progressivement l’éducation artistique et culturelle à l’école.

Je pense, pour ma part, que l’éducation artistique et culturelle est la condition de toute politique
culturelle digne de ce nom. Elle contribue non seulement à la formation de la personne et de la citoyenneté, mais elle est l’outil majeur, et encore largement inutilisé, de la démocratisation
culturelle, dont certains voudraient prononcer au plus vite l’échec définitif pour laisser la place libre aux forces du marché. Soutenir la création sans donner au public les moyens d’y accéder conduit en effet à une impasse.

L’éducation artistique et culturelle doit être une priorité de l’ensemble du gouvernement et doit notamment reposer sur un partenariat entre les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale. Il appartient tout particulièrement à ce dernier d’opérer un changement notable. Il s’agit d’installer, pour la première fois, l’éducation et les enseignements artistiques et culturels au cœur du système éducatif. Les collectivités devront être largement associées aux décisions qui seront prises. La Région que je préside [Poitou-Charentes] a décidé, par exemple, de mettre dans chaque lycée un animateur
culturel, à la demande des élèves. L’éducation artistique doit être vue comme une part fondamentale des savoirs enseignés à l’école.

L’État doit-il faire appel au secteur privé pour financer son action en faveur de la culture ?
Il est tout à fait légitime que l’État incite les entreprises, et aussi les particuliers, à soutenir des projets culturels et artistiques par le mécénat, les fondations, ou les dons. Mais à une condition, que résume très bien Jacques Rigaud, le « père » du mécénat en France : « Le mécénat n’est pas là pour faire les fins de mois d’un État nécessiteux. » Le mécénat, ce n’est pas non plus privatiser le service public, ni le brader. Si le rôle de chacun est clair, si les motivations sont transparentes, alors de beaux partenariats peuvent se nouer entre le secteur public et les entreprises, tels par exemple les projets des « Nouveaux commanditaires », menés avec la Fondation de France. Le mécénat dans notre pays sera d’autant plus dynamique que l’action publique le sera. Je souhaiterais pour cela encourager les mécénats pluriannuels et/ou croisés associant à la fois les actions culturelles, environnementales et solidaires ; moduler les incitations fiscales selon la durée de l’engagement du mécène ; inciter par exemple les collectivités locales en leur offrant la possibilité de réduire la taxe professionnelle ou la taxe d’habitation en faveur des entreprises et des particuliers qui financent un projet culturel local.

Êtes-vous favorable à des avantages fiscaux pour encourager la culture ? Si oui, lesquels ? Pensez-vous que les œuvres d’art doivent être prises en compte dans l’assiette de l’ISF ?
La vitalité du marché de l’art est tout à la fois un enjeu culturel et un enjeu économique. Il est à ce titre essentiel que la France dispose d’un marché privé fluide et avec un bon niveau de ressources financières, condition impérative pour faire vivre les créateurs. Cela suppose donc un environnement juridique et fiscal performant. Je vous ai déjà en partie répondu sur la question des incitations fiscales. Je pense aussi qu’il faudra étudier comment mieux accompagner les galeristes qui prennent en charge de jeunes artistes, notamment pour les aider à se faire connaître sur le marché international. L’exonération des œuvres d’art de l’ISF doit être maintenue.

Comment remédier à l’échec de la démocratisation culturelle ?
L’échec est très relatif, comparé à d’autres pays. Les insuffisances ou les limites du processus de démocratisation culturelle ne sauraient faire oublier que l’offre constituée par les réseaux d’institutions culturelles permet à notre pays de bénéficier d’un tissu remarquable d’équipements de qualité, souvent performants, et largement accessibles. L’action publique pour la culture a été utile et le restera. Mais les difficultés rencontrées et qui sont indéniables, notamment sur le plan de la diversification sociale, montrent la nécessité de relancer et de rénover celle-ci.

Tout d’abord, je vous l’ai dit, je souhaite que les arts et la culture entrent massivement à l’école, de la maternelle à l’Université. Ensuite, de nombreuses actions, associant État et collectivités territoriales, doivent être menées pour combattre les inégalités, qui sont multiples, d’ordre économique, social et/ou territorial. Par exemple, les zones défavorisées, en milieu rural ou en périphérie des villes, doivent faire l’objet d’un plan pluriannuel, car, contrairement à ce qui a été proclamé parfois, l’aménagement culturel du territoire demeure inachevé. Il me semble aussi qu’il faut tenir davantage compte des mutations de la société, du désir croissant de pratiques et d’expression de nombre de nos concitoyens, des cultures urbaines, des nouveaux lieux culturels, et tout simplement de la diversité culturelle de notre pays qui ne cesse de s’affirmer. De même, la révolution numérique induit une transformation des pratiques et des habitudes de consommation, notamment chez les jeunes. C’est aux pouvoirs publics de s’adapter, de trouver de nouvelles réponses, de décloisonner et de modifier leurs procédures comme leurs modalités d’intervention.

Quelle est votre position sur les grands travaux de musées en cours (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée [Mucem] à Marseille, île Seguin…) ? Souhaitez-vous encourager un projet en particulier ?
Je ne conteste pas l’opportunité des grandes opérations, qui se révèlent souvent nécessaires, et la politique de « grands travaux » culturels menée dans les années 1980 avait à cet égard montré le chemin. Celles-ci seront cependant d’autant plus justifiées et soutenues par l’ensemble des acteurs de la vie culturelle qu’elles n’apparaîtront pas se substituer aux autres interventions des pouvoirs publics. Ainsi ces opérations d’envergure ne doivent pas faire oublier la nécessité d’entretenir l’extraordinaire tissu de musées, de centres d’art et d’autres institutions dont la France dispose.
Pour ce qui est du Mucem à Marseille, il faut bien sûr concrétiser ce projet de qualité, qui rayonnera sur toute la région PACA [Provence-Alpes-Côte d’Azur].

Êtes-vous collectionneuse ? Si oui, dans quelle spécialité ? Quelle exposition vous a marquée récemment ? Quel est votre musée préféré ? Quel est votre artiste préféré ?
Je ne collectionne pas. En revanche, j’ai été récemment marquée par l’exposition du Musée du Louvre sur Praxitèle. Quant à vous dire quel artiste ou quel musée je place au-dessus des autres, vous savez peut-être que je n’ai pas le goût des palmarès, même si, puisque nous parlions de sculpture, j’avoue un faible pour Camille Claudel. Et si on parle de peinture, j’ai une grande admiration pour l’œuvre de Pierre Soulages.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°257 du 13 avril 2007, avec le titre suivant : Ségolène Royal, Parti socialiste

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