Mercredi 23 janvier 2019

Restitutions : du musée à la salle des ventes

A l’exemple du Léger de Beaubourg, les œuvres rendues à leurs justes propriétaires sont souvent immédiatement revendues

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 24 octobre 2003 - 805 mots

Le 16 septembre, le Centre Pompidou a restitué aux héritiers de Léonce et Paul Rosenberg une magnifique composition de Fernand Léger, baptisée Femme en rouge et vert, spoliée sous l’Occupation. Cette heureuse nouvelle à peine digérée, Christie’s en annonce promptement la vente en novembre prochain. Voici un nouveau cas de restitution avec son cortège émotionnel, mais aussi une question lancinante : pourquoi les héritiers sont-ils aussi prompts à vendre les biens recouvrés ?

PARIS. Femme en rouge et vert, une composition de 1914 de Fernand Léger comme l’on n’en voit jamais sur le marché, sera mise en vente le 4 novembre chez Christie’s New York. Le 23 juin, Sotheby’s cédait un sublime paysage d’Egon Shiele daté 1916 pour 12,6 millions de livres sterling (18,1 millions d’euros). Point commun entre ces tableaux ? Tous deux proviennent de spoliations et ont été fraîchement restitués par des musées européens.
En dépôt depuis 1950 au Musée national d’art moderne au titre des MNR (Musées nationaux Récupération), le tableau de Léger a été rendu à ses propriétaires légitimes le 16 septembre grâce aux recherches menées depuis près de six ans par Didier Schulmann, conservateur au Centre Pompidou. Acquis par le célèbre marchand Léonce Rosenberg, le tableau avait été saisi chez son frère Paul en 1941. Sitôt le tableau livré, Christie’s en annonce la vente pour une estimation entre 10 et 15 millions de dollars. Estimation d’autant plus mesurée qu’une toile de cette qualité retirée depuis longtemps du marché n’en est que plus désirable. Rappelons qu’elle avait été acquise à Drouot en 1921 lors de la vente Kahnweiler pour la somme de 200 francs (soit 180 euros actuels).

Se constituer un capital
Les questions de restitution réveillent notre malaise face aux questions d’argent. On grimace devant l’empressement des héritiers à vendre les tableaux retrouvés. Certains préféreraient voir en eux de preux justiciers, dépositaires d’une mémoire. “J’incite à la pudeur du jugement, tempère l’expert de Christie’s, Thomas Seydoux. Nous avons rarement les tenants et les aboutissants des situations. Il est vrai que les affaires sont toujours ambiguës et que l’on juge parfois sévèrement les héritiers. Mais on ne juge jamais les autres héritages, ni les guerres larvées qui en résultent, car il s’agit d’affaires privées. Les décisions de ventes publiques sont précisément publiques et prêtent le flanc à la critique. Est-ce bien juste ?” Dans le cas du Léger, les trois héritiers de la famille Rosenberg n’ont apparemment pas d’autres recours, la dispersion permettant de régler l’épineuse question d’une succession à cheval entre la France et les États-Unis.
Le ton de Lucian Simmons, chargé du département des restitutions chez Sotheby’s, appelle aussi à la modération : “Les héritiers sont parfois nombreux et la vente est la seule façon de régler une situation complexe de succession. Il est rarissime que l’argent soit la seule motivation. Je pense qu’un peu moins de la moitié des tableaux restitués retournent sur les murs, soit des institutions qui les abritaient, soit de leurs justes propriétaires. D’ailleurs, il n’y a pas que des œuvres valant des millions de dollars. L’autre moitié passe en vente publique. Il est assez rare que le tableau restitué à une seule personne repasse en vente.” Sauf que, dans le cas du dessin des Oliviers avec les Alpilles au fond de Vincent van Gogh, vendu 5,2 millions de livres (7,5 millions d’euros), et d’une toile de Max Liebermann, adjugée 355 500 livres (484 238 euros), nous étions en présence d’un seul héritier, descendant du célèbre collectionneur allemand Max Silberberg.
Peu d’œuvres restituées par Beaubourg ont transité par les salles de ventes. En 1997, le Musée national d’art moderne comptait administrativement quarante MNR sur ses inventaires. Depuis, elle a procédé à six restitutions. Seuls deux tableaux, Paysage à Meudon d’Albert Gleizes (750 000 dollars, Christie’s, 1999) et Deux amies de Foujita (350 000 dollars, Christie’s, 2000), sont passés sous le marteau. Créée en 1999, la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations (CIVIS) a vu aboutir trois de ses recommandations de restitution : Bataille contre les Turcs de Jacques Courtois, Marine, Clair de lune de Joseph Vernet, et enfin la fameuse Tête de Femme de Picasso, remise aux héritiers d’Alphonse Kahn en février dernier par Beaubourg. Aucun de ces tableaux n’a pour le moment fait l’objet de transactions publiques, ce qui  n’exclut pas leur vente privée.
“De toute manière, les héritiers n’ont-ils pas aussi le droit de constituer un capital pour leurs enfants ?”, s’insurge un observateur. Sans aucun doute. Mais alors, pourquoi l’opprobre s’est-il abattu sur l’historien Hector Feliciano, qui, après avoir œuvré à la restitution de nombreux tableaux, a réclamé 6,8 millions de dollars à la famille Rosenberg pour l’aide octroyée ? N’avait-il pas lui aussi le droit de “se constituer un capital” ? On n’a décidément pas fini de régler notre embarras face au trio infernal de l’art, de l’histoire et de l’argent.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°179 du 24 octobre 2003, avec le titre suivant : Restitutions : du musée à la salle des ventes

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque