Patrimoine

Ressources humaines

Quand les artistes pointent à l’usine

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 6 octobre 2000 - 801 mots

Avant Roubaix, Bruxelles et Oberhausen, l’exposition « Usine » regroupe à Paris les interventions de 70 artistes contemporains dans un ancien bâtiment industriel. Réunion d’œuvres sur le thème de l’usine et de son univers, le projet entend récolter une production éclectique, fruit d’un imaginaire qui dépasse les bouleversements du secteur secondaire.

“Dans la représentation de l’image de l’homme par l’appareil, l’aliénation de l’homme par lui-même trouve une utilisation hautement productive.” Formulée en 1936 dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée, la remarque de Walter Benjamin semble appeler son contraire : quid de l’usine, paradis de la machine et de la production représentée par l’homme ? Installée pour l’automne dans l’ancienne Coopération pharmaceutique française, bâtiment parisien des années cinquante – promis au doux avenir d’une reconversion en maison de retraite –, l’exposition “Usine” multiplie les réponses : dévoreuse d’hommes, lieu d’innovation et de richesse, symbole de la lutte, lieu de vie, ou tout simplement architecture fonctionnelle.

Conséquences du choc pétrolier et des fermetures au début des années quatre-vingt-dix des derniers pans de l’industrie minière, le regard s’est braqué sur des structures aujourd’hui dénuées de fonction. Les bâtiments en péril ne manquent pas. Ils ne représentent pourtant que 5 % des œuvres protégées du XXe siècle. Un corpus majoritairement constitué de constructions conservées pour les techniques qu’elles mettent en œuvre, mais surtout pour l’impact de leur image sur la population. L’usine d’horlogerie de Dodane édifiée par Auguste Perret, ou la bonneterie Claude-et-Duval à Saint-Dié conçue par Le Corbusier, classés grâce au prestige de leurs auteurs, font figure de perles rares dans le patrimoine industriel français. Quel regard porter sur des structures corps et âme dévouées à la production et aujourd’hui bien stériles ?

La série présentée par Alain Bublex pour “Usine” résume l’état des lieux. Cliché anodin d’un “petit paysage industriel à Montceau-les-Mines”, comme l’explique l’artiste, un Dimanche matin est décliné en décor sur deux panneaux proposant des projets : la Voiture de service, véhicule de fonction pour photographe, soucieux d’éviter toute suspicion quant à son activité ; et Plugging city, version cauchemardesque des belles utopies architecturales de Peter Cook, dévoyées par l’utilisation de baraques de chantiers. “La plus grande partie de mon travail est connectée au paysage, et plus particulièrement au paysage industriel, explique Alain Bublex. Nous sommes à une période charnière. Au XIXe siècle, le déplacement réel avait valeur de progrès, l’aciérie en était le symbole. Aujourd’hui la métaphore du progrès est dans la puissance des ordinateurs.”

Objectifs divergeants
“Art industriel par excellence, triomphe de l’optique et de la chimie, la photographie met en scène, dès sa révélation, l’industrie elle-même sous ses différentes facettes”, estime Pierre Gaudin dans le catalogue de l’exposition : John Thompson et Samuel Bourne en Angleterre, Édouard Baldus et Auguste Collard en France, ou Andrew Russel pour l’Union Pacific aux USA, les séries sur le sujet se multiplient dans la deuxième moitié du XIXe siècle. “Les architectures usinières ne sont pas toutes d’un intérêt majeur mais la photographie tend à les sublimer”, reconnaît Pierre Gaudin. La magie continue mais les objectifs divergent.

Visée sociale d’un ouvrier à son poste, pour le collectif du bar Floréal, ou travail sentimental de Philippe Schlienger, parti, dans les pas de son grand-père, documenter l’univers de la forge, l’exposition rend compte de ces écarts par une division en quatre parties. L’usine est d’abord un lieu de production, comme le montre le travail photographique et graphique de l’ouvrage de Laurent Chanez et Éric Delmotte sur l’usine Zurfluh-Feller. Puis d’appareil de production, l’usine devient sujet d’étude formelle, un passage opéré dans la vision froide et objective des photographies de châteaux d’eau de Bernd et Hilla Becher.

Grâce à un prêt du Musée rhénan de l’industrie à Oberhausen, l’”Usine” offre quelques exemples de ces typologies rigoureuses aux côtés d’épreuves de Joachim Schumacher ou Wilfried Krüger. Mais le paysage industriel ne se limite pas à sa représentation photographiée, comme le prouvent les peintures sur site de Sylvain Salomovitz, ou les sérigraphies de Luc Van Malderen. Inhérent au monde de l’industrie, l’économique resurgit parfois au détour. Commandé par Peugeot, le “travail en atelier” de Bruno Garcin Gasser et Xavier Voirole est devenu une série de portraits photographiques. ont eux “J’ai été étonnée dans mes recherches du nombre d’artistes préoccupés par le sujet, remarque Patricia Perdrizet, fondatrice de l’association “Un sourire de toi et j’quitte ma mère”, à l’initiative de l’exposition. Mais si de nombreux travaux traitent de la friche, et du post-industriel, nous ne voulions pas nous focaliser sur cet aspect, ne pas insister sur le pessimisme.”

- USINE, jusqu’au 18 décembre, 4 rue du Chemin-Vert, 75011 Paris, tlj 10h-18h30, 10h-21h le jeudi, tél. 01 40 21 81 88, www.unsouriredetoi.com, catalogue, 256 pages, 230 F, ISBN 2-9513040. À Roubaix de mars à mai 2001, Bruxelles de septembre à novembre 2001, Oberhausen à partir de 2002.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°112 du 6 octobre 2000, avec le titre suivant : Ressources humaines

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