Ile Seguin - Fondation François Pinault

Quelles sont les vraies raisons du retrait de François Pinault ?

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 27 mai 2005 - 813 mots

Des lenteurs administratives aux incertitudes du procès Executive Life, beaucoup de facteurs ont pesé.

PARIS - Le naufrage de la Fondation Pinault sur l’île Seguin et l’achat simultané par l’homme d’affaires du Palazzo Grassi à Venise ont fait l’effet d’un électrochoc en France. Tout le monde y est allé de son couplet éploré, entre autoflagellation et imprécations. Il n’est de secret pour personne que les initiatives privées effraient les pouvoirs publics. Il n’en est pas moins vrai que François Pinault n’a pas fait preuve de citoyenneté, alors même que sa fortune se confond depuis longtemps avec les affaires de l’État. Rappelons que celle-ci avait fait un bond colossal en 1992 grâce au Crédit Lyonnais, une banque alors publique !

La décision de l’homme d’affaires relève d’une pelote complexe de motivations au dosage encore obscur. Les lenteurs administratives et sa propre horloge biologique ont sans doute pesé dans la balance. Mais ce retrait ressemble aussi à s’y méprendre à un double pied de nez à la « Chiraquie ». François Pinault a dû peu apprécier que l’État français l’abandonne en février dernier dans le cadre civil du procès Executive Life pour négocier à l’amiable avec l’accusation. Jean-Jacques Aillagon, conseiller de François Pinault et ex-ministre de la Culture, n’a pas plus digéré le lâchage présidentiel lors de la crise des intermittents du spectacle. Même si François Pinault n’est sans doute pas un homme influençable, le rôle de Jean-Jacques Aillagon a été moteur. « L’ambiance a changé quand il est arrivé dans le projet de l’île Seguin, qui n’était pas le sien et qu’il n’aimait pas », nous a confié Jean-Louis Subileau, directeur délégué de la société d’économie mixte (SEM) Val-de-Seine. L’ancien ministre de la Culture a signalé la sortie en favorisant l’achat du Palazzo Grassi, dont il a été le conseiller artistique depuis 2004. Un comble pour un politique français, officier de l’Ordre national du mérite ! Ce projet n’a d’ailleurs rien d’un deus ex machina. Quand il était ministre de la Culture, Aillagon avait déjà poussé la Rue de Valois et PPR [Pinault-Printemps-La Redoute], propriété de François Pinault, dans un joint-venture pour racheter le palais vénitien.

TVA à l’importation
Les risques financiers du procès Executive Life auraient-ils joué sur ce navrant épilogue ? Éludant cette hypothèse, les proches du dossier soulignent que le retrait a été annoncé deux jours avant l’issue du procès. Bien que François Pinault ait été blanchi dans l’affaire, le risque financier qu’encourt Artémis, déjà endettée, d’après Le Figaro, à hauteur de 4 milliards d’euros, reste important. Toujours d’après Le Figaro, il serait vraisemblable que l’accusation exige la provision de 185 millions de dollars versée en 2003 et 260 millions de dollars correspondant aux 67 % qu’Artémis détient dans Aurora, le nouveau nom de Executive Life. Il serait logique que, dans le doute, l’homme d’affaires ait préféré dépenser 29 millions d’euros pour le Palazzo plutôt que les 150 millions provisionnés par Artémis pour l’appel d’offres d’un projet dont le déficit de fonctionnement était évalué, au bas mot, entre 2 et 3 millions d’euros par an. Car construire une fondation pharaonique est une chose, la faire fonctionner en est une autre ! En renonçant à l’île Seguin, et dans l’hypothèse où sa collection ne se trouverait pas dans l’Hexagone, François Pinault aura aussi évité de payer la TVA à l’importation de 5,5 % en France… Avec la création d’antennes à Venise, Lille et Berlin, Pinault risque de dépenser au final la même somme que les 150 millions de l’île Seguin. Mais le Palazzo Grassi étant une « marque » déjà très forte, l’homme d’affaires ou sa famille pourraient aussi le revendre d’ici quelques années avec des profits substantiels. Bien plus facilement qu’un lourd vaisseau arrimé sur l’île Seguin ! Grâce au jeu de l’essaimage, sa collection se déroberait aussi à une vision d’ensemble. Une façon d’éviter que l’on en mesure les tenants et les aboutissants ou, pour certains professionnels, les failles… Encore faut-il être sûr que le collectionneur maintienne cette logique de mise en réseau à la Peter Ludwig, elle aussi motivée par Jean-Jacques Aillagon. Les projets de Lille et Berlin semblent encore en sourdine. D’autres collectivités comme la mairie d’Angers et le département du Val-de-Marne ont avancé leurs propositions sans avoir encore de réponse. Pour le moment, la priorité pour Artémis est de trouver un statut juridique pour le Palazzo Grassi, tout en budgétant le coût de construction de la nouvelle aile qui devrait accueillir la collection Pinault selon un principe de rotation. Un principe d’autant plus intéressant fiscalement que François Pinault ne devrait pas payer de TVA à l’importation en Italie, puisque les œuvres n’entreraient que de manière temporaire. D’ici la fin de l’année, le Palazzo offrira un avant-goût de la collection Pinault. Le reste ne pourra se déployer qu’après l’ouverture de l’extension en… 2008, date à laquelle la Fondation Pinault devait justement voir le jour sur l’île Seguin !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°216 du 27 mai 2005, avec le titre suivant : Quelles sont les vraies raisons du retrait de François Pinault ?

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