Dimanche 23 février 2020

Pierre Bergé : le marché de l’art est très spéculatif, cela va s’écrouler

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 26 août 2015 - 1906 mots

Avec l’habituelle liberté de parole que
l’on sait, le collectionneur et mécène se livre et évoque ses passions et ses projets.

L’œil Vous mettez en vente, en décembre prochain, à Drouot, votre bibliothèque riche de 1 600 livres, partitions musicales et manuscrits précieux du XVe au XXe siècle. Cette bibliothèque, c’est l’histoire de votre vie ?
Pierre Bergé
Oui, c’est l’histoire de ma vie. Je n’ai pas demandé à quelqu’un de la constituer pour moi, même si je me suis appuyé sur deux grands amateurs de manuscrits – Pierre Berès et Jacques Guérin –, car je savais ce que je voulais. Même si je nourris le culte de l’objet rare, je n’ai jamais acheté un livre, même précieux et cher, sans apprécier son auteur. Une telle collection, c’est en quelque sorte un portrait de moi que je livre, une autobiographie. Elle reflète mes choix, mes goûts, s’affranchit de tout passage obligé, reflète toutes les cultures du monde.

Comment est né cet amour des livres ?
Le premier livre qui m’a marqué, c’est David Copperfield de Charles Dickens, lu quand j’avais 9 ans, à Lisieux, en Normandie. Aujourd’hui, je possède l’exemplaire personnel de l’auteur, avec un mot dédicacé de Dickens lui-même. Avec ce livre, j’ai compris que l’écriture, c’était autre chose, que la littérature existait.

Au point de collectionner les livres ?
À 18 ans, je voulais devenir journaliste, d’où mon intérêt jamais démenti pour la presse. J’ai exercé de manière éphémère le métier de courtier en livres, pour gagner ma vie. J’ai appris qu’on pouvait acheter un ouvrage le matin sur les quais puis le revendre l’après-midi aux libraires de la rue de Seine. Et, au numéro 22, l’un d’eux m’a fait découvrir l’édition originale, c’est-à-dire la première fois qu’un ouvrage est mis dans le commerce. J’ai attrapé le virus, je suis devenu bibliophile et j’ai commencé ma collection, totalement personnelle, car Yves Saint Laurent ne s’y est jamais intéressé.

C’est la raison pour laquelle vous n’avez pas intégré votre bibliothèque à ce que l’on a appelé « la vente du siècle », la collection d’œuvres et d’objets d’art constituée avec votre compagnon et dispersée en 2009 au Grand Palais sous le marteau de Christie’s ?

Oui, je ne voulais pas que cela interfère. Cette collection de livres, je l’ai élaborée beaucoup plus lentement, et sur une plus longue durée, jusqu’à ces dernières années.

N’êtes-vous pas triste de vous en séparer ?
Je suis très content de penser que d’autres passionnés vont en profiter. Je la vends, car j’ai 85 ans et je n’ai pas d’héritier bibliophile. Dans mon testament, j’avais prévu d’en léguer le produit à la Fondation Pierre Bergé/Yves Saint Laurent.

Dans la constitution de cette collection, quelle a été votre motivation première : continuer d’apprendre à travers les livres, rêver, posséder un objet historique, poétique…
Un peu tout cela, vous avez bien résumé mes motivations. J’y ajouterai la fidélité à ma jeunesse. Encore une fois, ce n’est pas une bibliothèque uniquement de bibliophile, je ne recherche pas que la rareté : j’ai lu tous les livres que j’ai achetés, élargi mes acquisitions à des écrivains américains, italiens, allemands…

Vous en avez confié la vente aux enchères cette fois à votre propre maison Pierre Bergé & Associés, qui s’appuie sur Sotheby’s à l’international. Pourquoi pas Christie’s cette fois ?
D’abord, je tenais à ce que ce soit le commissaire-priseur Antoine Godeau, de Pierre Bergé & Associés, qui tienne le marteau. Pour nous accompagner, je voulais justement ce retour de balancier : donc après Christie’s, choisir Sotheby’s, qui a par ailleurs un excellent département livres dirigé par Anne Heilbronn, fille d’un grand bibliophile.

La vente s’effectuera à l’Hôtel Drouot, où vous aviez tenté en 2001 – année de la libéralisation du marché – de fédérer en vain les commissaires-priseurs pour constituer une société unique capable de rivaliser avec les anglo-saxonnes Christie’s et Sotheby’s. Vous n’êtes donc pas rancunier…
Drouot a raté le coche et souffre. Tant pis, je ne referai pas mon offre. J’avais bien expliqué à ses actionnaires le poids de Christie’s et Sotheby’s dans le monde. Drouot était alors un nom très connu et on aurait pu tout de suite créer des antennes à New York et Hong Kong et allumer des contre-feux. Mais ces commissaires-priseurs ont eu peur. Je constate que Drouot plonge, alors que Christie’s et Sotheby’s ne cessent de croître à Paris. Drouot ne peut plus jouer dans la même cour et personne ne refera ce type de proposition.

Quelle vision avez-vous du marché de l’art aujourd’hui ?
Le marché de l’art moderne et contemporain est très spéculatif, c’est de la fausse monnaie, cela va s’écrouler. Quand vous voulez installer de vrais musées comme à Abou Dhabi ou au Qatar, c’est différent. Mais beaucoup de spéculateurs ne savent même pas ce qu’ils achètent, ils s’en foutent. Attention, l’art se venge. Je me méfie des gens qui s’achètent un passeport culturel. Heureusement, le marché des livres ne connaît pas encore ces excès. Le livre, il faut savoir le dénicher, le mériter, c’est différent.

Si vous deviez choisir, pour chaque siècle, quelques livres ou auteurs qui vous ont particulièrement marqué ?
Au XVIe, je dirais Louise Labé et Montaigne. Au XVIIe, Madame de Sévigné, Spinoza et Cervantes. Au XVIIIe, Voltaire et Sade. Au XIXe, d’abord Flaubert, mais aussi Stendhal, Gérard de Nerval, Rimbaud, Jules Laforgue, Baudelaire. Et, au XXe, Gide beaucoup, Proust, Céline, Genet, Giono. Autant de prosateurs et de poètes qui m’ont passionné.

On vous sait aussi amoureux d’art, de théâtre, de musique, d’opéra… Finalement que préférez-vous ?
Je ne fais pas de hiérarchie dans les arts, mais ma plus grande passion est la peinture, plus encore que la littérature ou la musique.

Est-ce votre premier compagnon, Bernard Buffet, rencontré en 1950, qui vous a transmis
cet amour de la peinture ?

Oui, il m’a sensibilisé à la peinture. Il faisait preuve d’un grand professionnalisme, avec lui j’ai découvert tous les musées, en particulier le Louvre.

Avez-vous une prédilection pour la peinture abstraite ou figurative ?
Je pense que toute la peinture est abstraite. Car la représentation est toujours fausse même dans le tableau le plus figuratif. Dans mon panthéon, je mettrais Frans Hals, Velázquez et Manet, qui a vécu ici, où j’habite.

C’est étonnant d’ailleurs : avant vous, dans cet hôtel particulier de la rue Bonaparte, ont habité Manet et Troyat. Un clin d’œil à vos passions pour la peinture et la littérature.
Oui et il y a eu aussi le maréchal Lyautey à qui je voue une grande admiration. Je suis un homme de gauche, farouchement anti-colonisateur. La seule colonisation dont on n’ait pas à rougir, c’est celle du Maroc où Lyautey a respecté la religion, la culture, où il a fait effectuer des relevés d’architecture pour conserver les éléments essentiels.

Votre troisième passion, la musique, vous vient-elle de votre mère, soprano amateur ?
Oui, toute ma vie, j’ai entendu des chanteurs lyriques. Ma mère elle-même avait un grand talent et pouvait s’accompagner au piano ; elle a un temps pensé devenir professionnelle mais n’a jamais franchi le pas. Je regrette de ne pas disposer d’enregistrement de sa voix.

Là encore, pour la musique, vous êtes allé loin, jusqu’à racheter le théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet en 1977, que vous dirigerez jusqu’en 1982…
Oui je l’ai revendu pour un franc symbolique au ministère de la Culture. À New York, j’étais tombé fou d’une pièce de théâtre, Equus de Peter Shaffer. Je voulais la produire à Paris. Il y a eu cent représentations en 1976 dans une version montée par François Périer, au Théâtre d’Orsay dirigé par Jean-Louis Barrault, dans l’ancienne gare devenue aujourd’hui un musée. Puis j’ai cherché un autre lieu et j’ai trouvé l’Athénée, le premier théâtre où j’étais allé en tant que spectateur. J’avais beaucoup d’admiration pour Louis Jouvet et pour l’artiste Christian Bérard qui avait créé les décors de L’École des femmes. J’ai d’ailleurs donné le nom de ce plasticien à la petite salle de l’Athénée consacrée au théâtre d’essai. J’ai créé les « Lundis musicaux » dans cette salle à l’italienne et les plus belles voix lyriques ont pu y être entendues : Jessye Norman, Ruggero Raimondi, Barbara Hendricks, Montserrat Caballé… J’y retourne de temps en temps et je m’y sens toujours chez moi.

Cette expérience vous conduira en 1988 à la tête de l’Opéra de Paris…
J’ai été très heureux d’être nommé là par François Mitterrand. J’ai eu l’opportunité d’y achever le chantier de Bastille. C’est moi qui ai fait venir le chef d’orchestre coréen Chung, reconnu internationalement aujourd’hui. J’ai la satisfaction d’avoir fait taire ceux qui disaient que j’allais conduire l’Opéra de Paris dans le mur. Et j’en reste président d’honneur.

Parmi les directeurs de l’Opéra de Paris, qui a votre préférence ?
Je n’ai pas été très content de mon successeur Hugues Gall. Pour moi le meilleur a été Gérard Mortier, très audacieux, créatif. J’ai beaucoup d’espoir en Stéphane Lissner, mais surtout une admiration sans borne pour le directeur musical Philippe Jordan, nommé par Nicolas Joel : c’est probablement le plus grand chef de demain.

Quel jugement portez-vous sur le paysage théâtral et musical parisien ?
Je regrette qu’on ne puisse plus programmer de la musique classique à Pleyel. J’aurais 20 ans de moins, j’aurais racheté cette salle. Le problème de la Philharmonie est que l’Orchestre de Paris en résidence n’est pas le meilleur. Pour moi, c’est le Philharmonique de Radio France. Concernant le théâtre, ce modèle avec des salles publiques et des scènes privées non subventionnées n’est pas pertinent : seules les premières programment du bon théâtre, les secondes sont essentiellement des garages. L’État doit régler ce problème, peut-être en prenant à sa charge le théâtre en ordre de marche, tandis que la direction privée assumerait les coûts de production.

Quels sont les projets qui vous animent aujourd’hui ?
Ce qui m’occupe, ce sont deux chantiers. À la fondation, nous programmons une dernière exposition consacrée à Jacques Doucet et Yves Saint Laurent, deux couturiers et collectionneurs d’art géniaux. Puis nous fermerons pour travaux, avant de rouvrir un Musée Yves Saint Laurent riche de nouvelles salles d’exposition et, toujours, de son studio de création. Par ailleurs à Marrakech où notre jardin Majorelle attire 800 000 visiteurs par an, nous avons transformé une maison en musée berbère, réunissant six cents objets, bijoux, parures : un panorama dédié à cette culture, à cet art ignoré, bafoué. Dans la même rue baptisée rue Yves-Saint-Laurent, j’ai acquis un terrain pour y édifier un Musée Yves Saint Laurent qui ouvrira en 2017, avec salles d’exposition, auditorium de cent trente places sonorisé par des acousticiens excellents, librairie, boutique, café, bibliothèque réunissant livres andalous et arabes du XVe siècle à nos jours, ouvrages berbères, écrits d’Yves Saint Laurent… J’y investis 15 millions d’euros et j’espère y accueillir 250 000 visiteurs par an.

La synthèse de tout ce que vous aimez en somme. Continuerez-vous néanmoins à être le mécène de grandes institutions comme le Louvre ou la Philharmonie ?
Oui, je resterai un mécène culturel. Quand il m’a fait grand officier de la Légion d’honneur, François Hollande m’a dit : « En France, quand on a besoin de quoi que ce soit, on s’adresse au président de la République ou à Pierre Bergé. Et on ferait mieux de s’adresser directement à Pierre Bergé, car le président, lui, ne peut pas faire grand-chose ! »

Repères

1930
Naissance à l’Ile d’Oléron

1948
Marchand de livres en éditions originales à Paris

1961
Fondation de la maison de couture avec Yves Saint Laurent

1986
Création de l’Institut français de la mode

1988-1994
Président de l’Opéra national de Paris

2009
Vente de la collection Pierre Bergé-Yves Saint Laurent

2015
Vente de sa collection de livres rares et anciens

2017
Ouverture du Musée Yves Saint Laurent à Paris

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°682 du 1 septembre 2015, avec le titre suivant : Pierre Bergé : le marché de l’art est très spéculatif, cela va s’écrouler

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