Dimanche 15 décembre 2019

Politique

ENTRETIEN

Noura Al Kaabi : « La relation entre les Émirats et la France est solide »

Ministre de la Culture des Émirats arabes unis

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 6 décembre 2019 - 1145 mots

De passage à Paris, la ministre de la Culture des Émirats arabes unis, Noura Al Kaabi, a expliqué le partenariat noué avec l’Unesco pour la reconstruction du patrimoine cultuel de Mossoul et les relations culturelles entretenues avec la France.

 Noura Al Kaabi. © Ministère de la culture des EAU.
Noura Al Kaabi.
© Ministère de la culture des EAU.

Noura bint Mohammed Al Kaabi est née en 1979, aux Émirats arabes unis. Elle est diplômée de l’université d’Al-Ain (Émirats arabes unis) et de la London Business School. Elle a été nommée ministre de la Culture et du Développement de la connaissance des Émirats en octobre 2017, après avoir occupé diverses fonctions au sein du gouvernement des Émirats. En 2014, le magazine américain Forbes l’a classée dans les trente femmes politiques les plus influentes au Moyen-Orient.

Les Émirats sont l’un des principaux contributeurs au budget de l’Unesco et participent à de nombreux projets de cette institution. Pourquoi votre pays est-il aussi impliqué avec cette organisation internationale ?

Les Émirats ont rejoint l’Unesco en 1972, un an après la création du pays. C’était important pour nous de faire partie d’une institution qui prône le consensus et la collaboration : les Émirats sont un petit pays, malgré les richesses en hydrocarbures, mais cela ne signifie pas que nous ne travaillons pas avec des institutions internationales partenaires. Nous avons travaillé avec l’Unesco dans les domaines de l’éducation, la culture, la science, et, oui, effectivement, nous lui donnons des fonds. Nous pensons qu’il est important de rechercher une institution qui porte notre éthique et nos objectifs de manière durable. C’est ce que garantit un lieu comme l’Unesco.

L’un des engagements des Émirats est la protection du patrimoine en danger, notamment à travers l’Aliph (Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit). Votre pays finance à Mossoul (Irak) la reconstruction de la mosquée Al Nouri et de deux églises : pourquoi se concentrer sur des lieux de culte ?

Les musulmans comme les non-musulmans à travers le monde ont été attristés par ce qui s’est passé à Mossoul, un acte effrayant de destruction : les écoles, les lieux de culte, les infrastructures… Mossoul aujourd’hui ne ressemble plus au Mossoul historique connu pour sa mosaïque de cultures et de religions, cohabitant avec des lieux qui respectaient leurs pratiques religieuses. Je veux préciser que les Émirats ont accueilli, dès l’origine, des non-musulmans et des étrangers, et ces gens font encore partie du tissu social aujourd’hui. Nous avons environ soixante-dix lieux de culte qui ne sont pas des mosquées, et, plus important, il est écrit dans notre Constitution que nous devons offrir aux non-musulmans un cadre protégé pour leurs pratiques religieuses.

Concernant Mossoul, nous refusons que la mosquée Al Nouri reste dans l’histoire comme le lieu d’apparition du chef de l’État islamique. L’histoire de la mosquée est bien plus riche que cette idéologie ignoble. Pour nous, il a été facile de décider de contribuer à sa reconstruction, en nous assurant que notre contribution se ferait dans la continuité de la mission supervisée par l’Unesco (faire revivre l’esprit de Mossoul). Reconstruire la mosquée et son minaret touche aussi le cœur des gens, et ce n’est pas une posture de façade : le projet va offrir des opportunités professionnelles aux habitants. Nous avons aussi signé, début octobre, un mémorandum pour la reconstruction de deux églises à Mossoul (Al Tahira et Al Sa’a), chacune avec son histoire propre. Le monde arabe a connu beaucoup de turbulences qui ont amené des communautés religieuses à fuir la région à cause de l’oppression, et parce qu’elles n’étaient pas libres de pratiquer leur religion. Nous ne voulons pas que cela se reproduise pour les chrétiens de Mossoul ; j’espère qu’un tel projet pourra les faire revenir.

Les Émirats sont chargés par l’Unesco d’un rapport sur l’avenir de la langue arabe prévu pour 2020. Quels en sont les enjeux ?

Les gens vont évidemment se demander pourquoi nous travaillons sur un rapport qui examine comment l’arabe est consommé (livres, Internet) et comment il est enseigné. Son enseignement n’a pas changé depuis longtemps, c’est une méthode difficile, mais, aujourd’hui, on voit plusieurs langues entrer en collision au niveau mondial avec les nouvelles technologies. Nous jugeons important de réfléchir à la préservation de l’arabe, tout en réfléchissant à la manière de l’enseigner aux jeunes générations : les jeunes en sont-ils satisfaits ? Nous devons adapter cette langue à la terminologie des sciences, de l’espace, mais nous ne devons pas être trop protecteurs, ni entraver son évolution ! Le rapport dresse donc un diagnostic.

Il y a, aux Émirats arabes unis, deux types de musées : les musées universels comme le Louvre Abou Dhabi, et les musées plus locaux dédiés aux traditions et à l’histoire nationale. Comment le pays trouve-t-il l’équilibre entre ces deux types pour construire une nouvelle identité culturelle ?

C’est une question intéressante ! Les Émirats sont une fédération, et chaque émirat a ses propres initiatives dans le secteur culturel, que ce soit pour les musées, les institutions ou les galeries. C’est une belle diversité, et cela fournit des expériences riches pour les gens des industries créatives qui interagissent avec la scène culturelle locale. En ce qui concerne le capital humain, il y ceux qui travaillent dans les musées, mais aussi le grand public, les touristes. Si ces gens veulent en apprendre plus sur les Émirats, ils ont plusieurs choix : soit l’option moderne comme à Paris ou New York, avec le Louvre, soit l’option plus traditionnelle.

La France et les Émirats ont de nombreux projets culturels en commun, comme l’Aliph et le Louvre Abu Dhabi. Comment décririez-vous cette relation, et y a-t-il d’autres projets en cours ?

Oui absolument, il y a d’autres projets, mais je ne peux pas en dire plus pour l’instant. Ce partenariat avec la France est solide, surtout dans le domaine culturel. Par le passé ce partenariat concernait l’économie et la politique, et donc depuis peu la culture. Nous avons des partenariats avec les grands musées parisiens, et en ce qui concerne le Louvre, cela nous a donné une nouvelle visibilité. Le projet concrétise des échanges de culture et de savoir, comme ce fut le cas avec la restauration du théâtre impérial de Fontainebleau (financée à hauteur de 12 millions d’euros par les Émirats). Il y a également l’Aliph comme vous le savez, et enfin nous avons récemment créé une rue Jacques-Chirac devant le Louvre, à Abou Dhabi : ce sont des signes de cette relation solide avec la France.

Lors de votre séjour à Paris, avez-vous visité l’exposition Léonard de Vinci ? Et que pouvez vous dire à nos lecteurs sur le Salvator Mundi : sera-t-il exposé l’an prochain à Abou Dhabi ?

J’ai trouvé l’exposition enthousiasmante, elle présente la vie et l’œuvre de l’artiste qui a créé des chefs-d’œuvre tels La Cène, La Joconde, le Salvator Mundi. Cette exposition montre avec talent l’évolution des techniques artistiques de Léonard de Vinci, et comment il a fait progresser la pratique traditionnelle des arts à son époque. Mais, en ce qui concerne le Salvator Mundi, je n’en sais pas plus que vous !

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°534 du 29 novembre 2019, avec le titre suivant : Noura Al Kaabi, ministre de la Culture des Émirats arabes unis : « La relation entre les Émirats et la France est solide »

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