L’ACTUALITÉ VUE PAR

Nicholas Penny, directeur de la National Gallery de Londres

« Les expositions prennent de plus en plus de temps »

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 9 avril 2008

En février, le Britannique Nicholas Penny a pris ses nouvelles fonctions de directeur de la National Gallery de Londres.

Après avoir été durant dix ans conservateur des arts de la Renaissance dans ce même musée, il est parti en 2000 rejoindre la National Gallery of Art de Washington, D.C. (États-Unis), d’abord comme professeur au Center for Advanced Studies in the Visual Arts puis, deux ans plus tard, comme conservateur en chef de la sculpture et des arts décoratifs. Il succède à Charles Saumarez Smith, qui a pris en juillet la direction de la Royal Academy of Art (Londres). Le prochain recrutement décisif pour l’institution sera celui de son président, afin de remplacer l’avocat Peter Scott, dont le mandat se termine en août. Les administrateurs doivent soumettre le mois prochain une proposition au Premier ministre britannique, de qui dépend cette nomination. Nicholas Penny nous fait aujourd’hui part de sa « grande préoccupation » face à l’importance croissante des expositions temporaires, au détriment des collections permanentes des musées. Dans cet entretien, le premier qu’il ait accordé depuis sa nomination, il évoque les difficultés les plus récentes de la National Gallery en matière d’acquisition, et les priorités qu’il fixe pour la collection. S’il est un grand spécialiste de la Renaissance, Nicholas Penny cherche à renforcer le département XIXe siècle du musée. Il espère également étendre le spectre des collections de la National Gallery au-delà de l’Europe occidentale, jusqu’à y inclure les États-Unis. Il commente l’actualité.

Vous avez travaillé à la National Gallery de Londres et à la National Gallery of Art de Washington. En quoi ces institutions diffèrent-elles ?
Les deux institutions sont très étroitement liées à leur gouvernement. Néanmoins, la National Gallery of Art de Washington n’est pas soumise au même type de surveillance que celle de Londres. Je ne me plains pas, mais on a toujours le sentiment à Londres que quelqu’un au Parlement va remettre en question vos actions. Les moyens de l’institution américaine sont colossaux par rapport à ceux de la National Gallery de Londres, où les outils, tels que les photocopieuses couleur par exemple, sont plus rares.

La National Gallery de Londres traverse-t-elle une crise sur le plan des acquisitions ?
L’histoire de la National Gallery est une longue succession de crises dans ce domaine. Il y a eu néanmoins, très récemment, beaucoup d’inquiétude à propos de la vente des Sacrements de Poussin. Nous sommes reconnaissants au duc et à la duchesse de Rutland d’avoir décidé que les Poussin resteraient ici sous la forme de prêts à long terme.

Que pensez-vous des autres œuvres de premier plan que la National Gallery a convoitées dernièrement, telle l’esquisse de Rubens pour le plafond de la Banqueting House (en dépôt à la National Gallery depuis vingt-six ans), que le vicomte Hampden entend aujourd’hui mettre en vente ?
J’ai d’abord pensé que le Rubens était vraiment fait pour la National Gallery, mais aujourd’hui j’estime qu’il aurait très bien sa place à la Tate Britain. J’ai bon espoir que cette dernière institution sera en mesure de l’acquérir.

Comment la National Gallery devrait-elle répartir ses moyens pour les acquisitions ?
La responsabilité d’un directeur est notamment de réfléchir aux tableaux provenant de prêts et susceptibles d’être mis en vente. Mais il doit aussi tenir compte des acquisitions souhaitables au sens plus usuel, c’est-à-dire des œuvres disponibles sur le marché. C’est un équilibre difficile à atteindre. Je crois que le XIXe siècle est le domaine que nous devrions étoffer au mieux. Pour être plus précis, il est vraiment dommage que nous ne possédions pas plus de peintures américaines. Nous n’avons qu’un Sargent. J’aimerais avoir un [Thomas] Eakins des débuts, et [George Wesley] Bellows est un grand artiste dont les œuvres soutiennent la comparaison avec Goya et Manet.

Pour les expositions, vous vous êtes déjà exprimé contre les « superproductions ».
Mes critiques vont à leur dénomination, qui gomme la différence entre divertissement et culture. Nous œuvrons dans le domaine de l’enseignement, avec un souci de qualité. La National Gallery a récemment monté quelques expositions ayant rencontré beaucoup de succès, mais il sera très difficile désormais de trouver de nouveaux sujets susceptibles de rivaliser d’attrait avec Titien, Raphaël, le Caravage et Velázquez. Le ministère britannique de la Culture, des Médias et des Sports nous enjoint de prendre plus de risques. Prendre des risques est aujourd’hui une expression positive – et il faut qu’il en soit ainsi. J’ai beaucoup d’admiration pour les expositions qui prennent des risques et traitent de sujets complètement neufs, comme « Neoclassical Sculpture » (sculpture néoclassique) aujourd’hui présentée à la Tate Britain (jusqu’au 8 juin).

Met-on trop de moyens dans les expositions, au détriment des collections permanentes ?
Selon moi, l’équilibre entre les collections et les expositions est un sujet de grande préoccupation. Les expositions temporaires prennent de plus en plus de temps et de place. Désormais, on entend dans les conversations : « Qu’y a-t-il en ce moment au programme de tel ou tel grand musée, par exemple au Prado de Madrid ou au Kunsthistorisches Museum de Vienne ? » Il y a seulement cinq ans, de telles questions auraient semblé plutôt absurdes, puisque, pour le Prado, la réponse aurait été les chefs-d’œuvre de la collection permanente, comme Les Ménines de Velázquez. Les gens pensent aujourd’hui en termes d’expositions temporaires. Dans la plupart des musées, il y a d’un côté les conservateurs qui travaillent lentement à cataloguer les collections permanentes, et de l’autre les conservateurs se dépêchant de boucler les catalogues d’expositions temporaires. S’ils entraient en compétition, la tendance serait d’accorder la victoire aux expositions, car ce sont elles qui assurent leur publicité aux musées, et apportent la preuve que l’institution est vivante. Il en résulte une culture très différente, et il devient aujourd’hui beaucoup plus difficile de défendre certaines tâches inhérentes au travail muséal.

Pour en venir au bâtiment de la National Gallery, quels sont vos projets de mise en valeur ?
J’aimerais mettre en valeur les salles cruciformes de l’étage inférieur [une série de cinq salles majoritairement consacrées à la présentation de tableaux provisoirement déplacés de l’étage principal en raison des travaux]. Elles sont aujourd’hui ternes et tout sauf chaleureuses. Il faudrait en urgence les transformer en espaces réellement accueillants. J’aimerais les employer à abriter des accrochages temporaires d’œuvres de la collection permanente, pourquoi pas élaborés en partie par des conservateurs adjoints ou en collaboration avec des institutions britanniques enseignant l’histoire de l’art.

Avez-vous des projets pour la St. Vincent’s House, située au nord de l’aile Sainsbury et
acquise en 1998 ?
J’espère y développer des projets, mais nous avons besoin d’y réfléchir avant de coiffer le casque de chantier. L’endroit pourrait offrir un espace d’exposition temporaire ; il importe cependant qu’il soit relié physiquement à nos bâtiments principaux par voie souterraine et, dans l’idéal, en surface. Notre actuel espace d’exposition temporaire situé au sous-sol de l’aile Sainsbury manque cruellement de souplesse, il est petit et dépourvu de lumière naturelle. Cela convient à quelques expositions comme celle récemment consacrée à Sienne, mais nous avons vraiment besoin d’autres espaces.

Votre catalogue des tableaux vénitiens du XVIe siècle de la collection de la National Gallery vient de paraître. Allez-vous travailler à de prochains volumes sur la peinture italienne ?
J’ai déjà travaillé de façon considérable sur certains de ces tableaux, mais je n’aurai pas le temps d’achever de nouveaux volumes. J’aimerais trouver comme coauteur un spécialiste plus jeune à qui passer le flambeau.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°279 du 11 avril 2008, avec le titre suivant : Nicholas Penny, directeur de la National Gallery de Londres

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