L’État et les donations

Les donations de fonds photographiques à l’État seraient-elles un cadeau empoisonné ?

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 3 novembre 2010 - 1342 mots

Les donations de fonds photographiques à l’État seraient-elles un cadeau empoisonné ? Alors que le thème de la collection tisse la trame de la seizième édition du Mois de la photo à Paris (lire p. 20), le ministère de la Culture engage, depuis la création de la mission de la photographie le 25 mars 2010, un programme au long cours sur la sauvegarde et la valorisation du patrimoine photographique de l’Hexagone.

Souhaitée par le ministre Frédéric Mitterrand, et pilotée par Daniel Barroy, ancien directeur régional des Affaires culturelles, cette énième mission dans l’histoire complexe des relations de l’État à la photographie, bien que perçue avec un enthousiasme contenu par la profession, souffre d’ores et déjà d’un manque manifeste de moyens et de la défection de son directeur de projet, Manuel Bamberger, démissionnaire au mois d’octobre. Elle n’a pourtant pas le droit à l’erreur eu égard aux inquiétudes générées par la dissolution, en 2004, de l’association Patrimoine photographique, qui gérait notamment les quatorze donations faites à l’État depuis 1983 (dont Colomb, Kertész et Ronis), et la fermeture en décembre 2009 de l’hôtel de Sully (à Paris) dévolu à la photographie patrimoniale.
Les polémiques nées des mauvaises conditions de conservations, liées à l’inadaptation du fort de Saint-Cyr (Yvelines) où sont conservées les donations et quelques autres collections exceptionnelles de l’État, comme les 4 599 négatifs d’Atget acquis en 1920 et 1927, ont rendu rétifs les photographes et leurs ayants droit pourtant en proie à un grand désarroi quant au devenir de leur œuvre (lire l’encadré). Le manque de moyens financiers et humains, et l’absence d’une politique claire de valorisation du patrimoine photographique de l’État, ont eu pour effet de voir se détourner nombre d’auteurs parmi lesquels Helmut Newton, parti installer sa fondation à Berlin, et Marc Riboud, dont tout ou partie des 350 000 images devrait finalement rejoindre la future Magnum Heritage Foundation qui aura la charge de conserver les archives de Magnum Photos. 

Investissement financier et humain
Depuis 2007, l’État tente néanmoins de retrouver la confiance des photographes. En témoigne la nette amélioration des conditions de conservations au fort de Saint-Cyr, mais aussi le comblement du retard dans les inventaires des donations, l’ouverture prochaine du centre de documentation à Charenton-le-Pont (annexe du fort de Saint-Cyr), sans oublier la mise en place de la mission de la photographie. Les expositions consacrées à Parry et Colomb en 2007 et 2009 (à l’hôtel de Sully), les rétrospectives Ronis (à l’hôtel de la Monnaie à Paris, et à la Maison d’art Bernard-Anthonioz à Nogent-sur-Marne) et Kertész (au Jeu de paume à Paris) en 2010, quatre donateurs, ont également participé à cette volonté de solder les problèmes du passé. Mais l’État a-t-il pour autant vocation à préserver toutes les archives des photographes, décédés ou vivants ? Car stocker, conserver, restaurer et valoriser par l’entremise d’expositions et d’Internet (via la base Mémoire, accessible depuis le site de la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine) plusieurs milliers de négatifs et de tirages nécessitent un investissement financier et humain que la diffusion d’un fonds ne permet pas d’équilibrer avant longtemps. Autrement dit, un fonds coûte souvent plus qu’il ne rapporte. Ainsi, selon la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine et la Réunion des musées nationaux (RMN) qui gèrent et diffusent, depuis 2004, les donations faites à la France, seul le fonds Kertész est pour le moment rentable. Et Jean-Daniel Pariset, directeur de la Médiathèque, de se demander avec Daniel Barroy s’il ne faudra pas un jour où l’autre réfléchir à accompagner les donations d’un don financier complémentaire qui permettrait de numériser et d’inventorier un fonds, en échange de sa préservation et de sa valorisation… 

Une affaire de confiance Personne ne l’ignore désormais : l’archive photographique demande aussi bien des espaces adéquats en matière de conservation que des compétences pour l’étudier, la restaurer, l’exposer, la numériser, c’est-à-dire pour la valoriser. Il reste qu’aujourd’hui le gap est bel et bien réel entre les attentes des photographes et les politiques engagées par les institutions. Pourtant, l’histoire de la photographie le met en évidence : aucun don, dation, legs ou dépôt n’est rentré dans une collection publique ou privée sans que des liens n’aient été tissés dans le temps entre les conservateurs, les photographes ou leurs ayants droit. « C’est une affaire de confiance », juge François Cheval, conservateur en chef du Musée Nicéphore-Niépce financé par la ville de Chalon-sur-Saône, qui a su tisser des liens privilégiés avec Peter Knapp ou encore Antoine d’Agata. Face aux critiques formulées par les photographes à l’égard des établissements publics, jugés parfois négligents dans la gestion de leur fonds, Françoise Denoyelle, historienne de la photographie, et présidente de l’Association de défense des intérêts des donateurs et ayants droit de l’ex-Patrimoine photographique, le rappelle : « Si nous sommes le pays au monde où il y a le plus de photographies, on le doit aux institutions […]. Elles ont récupéré beaucoup de choses in extremis, et géré beaucoup d’urgences lors de décès ou de déménagement. » En particulier au niveau des agences de presse et des journaux. La Bibliothèque nationale de France (BNF) est pionnière en la matière : « La BNF est la seule institution publique en France à avoir acquis, entre 1940 et 1970, des blocs de collections constituées par les sauveteurs de la première génération que furent les collectionneurs Cromer, Sirot, Gilles et Coursaget », précise Sylvie Aubenas, directrice du département des Estampes et de la Photographie. Elle fut aussi pionnière dans la redécouverte du patrimoine photographique, ce dès les années 1940, avec l’acquisition de collections et de fonds d’ateliers comme celui de Nadar (près de 200 000 négatifs conservés au fort de Saint-Cyr), afin de combler les manques et donner une cohérence à un fonds que le dépôt légal et les dons alimentaient déjà de manière sporadique depuis l’entrée, en 1849, du don d’Augustin François Lemaître, ancien collaborateur de Niépce. 

Mutualisation des compétences 
Depuis, les acteurs se sont multipliés et différenciés, non sans ignorer que conservation, recherche et exposition forment un trio de toute première importance dans la vie d’une archive et dans sa valorisation. « Je ne sépare jamais la conservation de la valorisation », souligne Anne Cartier-Bresson, directrice de l’Atelier de restauration et de conservation de la Ville de Paris. « Sans chercheur, l’archive ne sert à rien », constate de son côté Marta Gili, directrice du Jeu de paume, non sans déplorer un certain désintérêt des chercheurs et commissaires d’expositions pour l’archive photographique. Manque d’informations ou de moyens ? Quoi qu’il en soit, la mutualisation des compétences, la prise de conscience des photographes de la nécessité de préparer au mieux leurs archives avant leur décès, sont une réalité qui n’échappe plus à personne. À l’État désormais de poursuivre et de concrétiser ses ambitions dans la sauvegarde de ce patrimoine et, par conséquent, d’une partie de notre mémoire collective. 

Des photographes exigeants .

De crainte de voir leur travail sommeiller au fond d’une réserve, certains photographes assortissent leur donation d’exigences particulières. Ce fut par exemple le cas de Jacques-Henri Lartigue qui, lors du don de son œuvre fait à l’État en 1979, a exigé la création d’un lieu d’exposition permanent. Installé au Grand Palais, à Paris, ce lieu a fermé ses portes en 1993 sans jamais les rouvrir depuis, ce en dépit des termes de la donation. En recherche d’un bâtiment et de moyens financiers, l’État s’est toutefois engagé à installer la donation à une nouvelle adresse, située près de la Bastille, dès le printemps prochain. Dans les années 1980, approché par l’association Patrimoine photographique, Pierre Jahan avait quant à lui refusé de donner sa collection à l’État, qui n’accueillait alors qu’une partie de son œuvre (aujourd’hui déposée à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine). Si l’idée d’une donation a de nouveau germé à la mort du photographe en 2003, elle n’a pas abouti en raison, cette fois, des conditions strictes imposées par son petit-fils, Olivier Lacroix, et notamment la numérisation, l’inventaire et l’exposition du fonds dans un délai donné, avec pénalités en cas de retard. Une exigence légitime pour la famille, mais inacceptable pour l’État.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°334 du 5 novembre 2010, avec le titre suivant : L’État et les donations

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