Dimanche 25 octobre 2020

Bande dessinée

Les super-héros, une bande de pilleurs ?

Par Vincent Delaury · L'ŒIL

Le 15 avril 2014 - 1034 mots

Pillage ou hommage ? Les dessinateurs des super-héros puisent les formes de leurs personnages et les trames de leurs récits dans l’histoire de l’art et des héros anciens. Jusqu’à faire preuve d’invention…

« On m’a demandé si je pouvais imaginer nos héros exposés ou conservés dans des musées à l’avenir. Je peux l’imaginer bien sûr ! J’ignore si ce sera le cas ou non… Mais cela me ferait très plaisir. D’ailleurs, j’ai vu des statues de Jupiter, Apollon, Samson dans différents musées. Alors, je crois qu’il est possible, qu’à l’avenir, il y ait des statues de Thor, Captain America, Iron Man, la Torche humaine, Hulk… Ce serait génial ! », déclare le vétéran Stan Lee, créateur des super-héros Marvel, dans une interview diffusée au Musée d’art ludique. C’est désormais presque chose faite ! Non seulement les super-héros prospèrent dans les BD et au cinéma mais, actuellement, ils squattent les cimaises de deux lieux parisiens, puisque l’art des super-héros Marvel s’affiche au Musée d’art ludique tandis que les « super-héros » d’Alex Ross, célèbre dessinateur américain de bande dessinée, envahissent le Mona Bismarck American Center. Comment expliquer cet engouement ?

Il s’agit d’abord d’une question générationnelle. Créés dans les années 1930 par deux éditeurs américains de comics, Marvel et DC Comics, les super-héros, avec leur cape, leurs collants moulants et leurs muscles saillants, ont connu un succès sans précédent entre les années 1950 et 1970. Hollywood, en relançant dans les années 2000 ces personnages au cinéma, a provoqué un regain de popularité et, désormais, ce sont les enfants de ceux qui lisaient il y a quarante ans des magazines comme Strange qui ont pris le relais. Mais, à côté de la nostalgie, il y a autre chose qui explique le succès de l’art des super-héros : l’esthétique Marvel.

L’histoire de l’art des supers
Les dessinateurs de comics (Steve Ditko, Don Heck, Jack Kirby, Frank Miller, Alex Ross, Jim Steranko…) sont des artistes figuratifs qui puisent abondamment dans les vieilles recettes narratives et dans l’histoire de l’art pour fabriquer leurs personnages héroïques aux costumes universellement reconnus. Selon Alex Nikolavitch, auteur de l’essai Mythe & super-héros (2011), « le comics de super-héros est un genre au syncrétisme marqué. D’une manière générale, les auteurs pillent allègrement tout ce qui permettra de créer visuellement de la tension dramatique et tout ce qui sera iconique, en mettant toutes ces sources sur le même plan. C’est, je crois, une spécificité du genre. » Pour autant, en ce qui concerne l’influence de l’art ancien peint et sculpté sur les créateurs de comics (poses, musculature, sens du mouvement flamboyant), on peut distinguer certaines constantes.

Les références principales sont la mythologie grecque et la statuaire antique, les sources bibliques et le merveilleux chrétien (saint Georges ou saint Michel terrassant le dragon), le Moyen Âge et la chevalerie, ainsi que la peinture classique. À ce sujet, Danielle Fortier, directrice des expositions du Mona Bismarck American Center, fait un parallèle inédit entre le réalisme d’Alex Ross et Le Caravage. « Certes, on dit de Ross, reconnu pour son photoréalisme, qu’il est le “Norman Rockwell de la BD”. On sait également qu’il est fortement influencé par les peintures hyperréalistes de Dalí. Mais si l’on y regarde de plus près, notamment en observant le bout des doigts un peu rougi des personnages, on se rend compte que Ross cherche à rendre vraisemblables ses super-héros de la même façon que Le Caravage voulait faire des saints des personnages “vrais”, proches de l’humain, pour que l’on se sente concerné. » 

Héros en cotte de mailles
À l’inverse, l’idée du surhomme, qui ne cesse d’alimenter les récits de super-héros, remonte à la Grèce antique. Selon ses créateurs, Superman serait inspiré de Samson et d’Hercule, et Wonder Woman serait la fille d’Hippolyte, reine des Amazones. La mythologie des super-héros se nourrit d’une caractérisation allégorique reprenant l’iconographie antique : le premier Flash est doté des attributs antiquisants que sont le casque de Mercure et les ailerons aux chevilles tandis que Wonder Woman, sur l’île des Amazones, arbore chiton et diadème. Jesse Kowalski, commissaire de l’expo Alex Ross, note : « Une des premières œuvres clés d’Alex, Kingdom Come (1996), est pleine de références à l’art : les poses des super-héros imitent les divinités grecques. Et il rend hommage à la Pietà de Michel-Ange avec son tableau de Captain Marvel et du sorcier Shazam. »

Quant à Adi Granov, artiste chez Marvel, il précise : « Je m’inspire beaucoup des statues grecques de l’époque classique et j’adore visiter différentes villes européennes et prendre des sculptures et des statues en photo, car je leur trouve une force imposante. » Si la tradition biblique et la vie des saints sont des sources non moins importantes pour les auteurs de comics, il en est une qui s’impose, c’est le Moyen Âge et sa mythologie : on ne compte plus les super-héros, tel Aquaman, revêtus d’une armure ou d’une cotte de mailles ! Stan Lee, dans le documentaire Derrière le masque des super-héros (2013), le constate : « Je crois que les anciennes légendes ont toujours beaucoup influencé mon écriture. Enfant, j’adorais lire les histoires sur les chevaliers. Le roi Arthur, le roi Richard, les chevaliers de la Table ronde, Camelot… J’aimais toutes sortes de légendes, donc quand je travaillais sur mes bandes dessinées, pour moi les super-héros ressemblaient aux chevaliers d’antan. »

Malgré ce foisonnement de références, il est bon de faire remarquer que les dessinateurs de comics ayant une maîtrise exceptionnelle du dessin académique, ne copient pas seulement, ils inventent ; la preuve en est que leur art visuel novateur n’a cessé d’influencer les Warhol et autres Koons. Et Joann Sfar, réalisateur et auteur de BD, de conclure : « Les super-héros sont-ils les héritiers directs des anciens mythes ? Il y a des dieux et des demi-dieux parmi les super-héros. Ce qui est intéressant, c’est de puiser dans chacun et de voir ce que nous disent les légendes et comment on a recréé cette légende. À la fois, on rend justice aux super-héros en disant qu’ils sont une renaissance des dieux et demi-dieux antiques et en même temps on peut dire que ce sont des créations. La façon dont cela est agencé est nouveau. » 

« Super-héros : l’art d’Alex Ross »

Jusqu’au 15 juin. Mona Bismarck American Center for Art and Culture, Paris. Ouvert du mercredi au dimanche de 11 h à 18 h. Tarifs : 7 et 5 €.
Commissaire: Jesse Kowalski.
monabismarck.org

« L’art des super-héros Marvel »

Jusqu’au 31 août. Art ludique-Le Musée. Ouvert le lundi et jeudi de 11 h à 19 h, le mercredi et vendredi de 11 h à 22 h et le samedi et dimanche de 10 h à 20 h. Tarifs : 15 et 12 €.
Commissaire : Jean-Jacques Launier.
artludique.com

« Superman, Batman & Co… mics ! »

Jusqu’au 21 septembre. Maison d’ailleurs, Yverdon-les-Bains (Suisse). Ouvert du mardi au dimanche de 14 h à 18 h, le samedi à partir de 11 h, fermé le lundi.
Tarifs : 8 et 12 CHF.
www.ailleurs.ch

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°668 du 1 mai 2014, avec le titre suivant : Les super-héros, une bande de pilleurs ?

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