Mercredi 28 octobre 2020

Société

Les femmes artistes souffrent-elles d’un manque d’ego ?

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 15 avril 2014 - 1143 mots

PARIS

C’est un fait : les femmes sont moins exposées que les hommes. Pour le psychanaliste Thierry Delcourt, ce constat est aussi de la responsabilité des plasticiennes qui n’ont pas un ego aussi démesuré que leurs homologues masculins.

Elles sculptent des araignées géantes comme elles racontent l’histoire de l’univers en 13 minutes… De Louise Bourgeois à la jeune Camille Henrot distinguée par le Lion d’argent à la Biennale de Venise pour son film Grosse fatigue, les artistes femmes ont désormais droit de cité dans le monde de l’art. D’ailleurs, ce sont des femmes qui ont représenté la France à la Biennale de Venise en 2005 (Annette Messager) et en 2007 (Sophie Calle). Il n’empêche. Elles ont beau avoir eu les honneurs du Centre Pompidou qui, en 2010, a revisité l’histoire de l’art des XXe et XXIe siècles à travers un accrochage d’œuvres signées par des femmes, elles restent moins visibles que les hommes. En 2011, elles représentaient seulement 34 % des artistes exposés dans les centres d’art et leurs œuvres, 32 % de celles acquises par le Fnac. Faute d’une politique assez volontariste ? Sans doute. À moins, aussi, que les artistes femmes restent dans l’ombre de leurs collègues masculins, faute d’avoir un ego assez fort pour s’afficher et pour
promouvoir leur travail…

Dans l’imaginaire collectif,l’artiste reste un homme
Un exemple ? Chaque année, le Salon de Montrouge sélectionne des dossiers d’artistes sans galerie, pour les exposer et les faire émerger sur la scène artistique. « La sélection s’apparente à un marathon. Or les dossiers les plus tape-à-l’œil, qui attirent et retiennent l’attention, sont en général le fait des artistes masculins », observe le directeur artistique du salon Stéphane Corréard. Par éducation, les femmes se mettraient en général moins en avant que les hommes. Dans l’imaginaire collectif, l’artiste par excellence reste encore un homme. « Petite, je ne voyais dans les musées aucun nom d’artiste femme. Quand j’en ai demandé les raisons à mon institutrice, elle n’a pas compris ma question », se souvient Agnès Thurnauer. Difficile, en effet, quand l’histoire de l’art s’écrit au masculin, de se construire un ego d’artiste femme. « Les femmes n’ont pas de problème d’ego lorsqu’elles font ce qu’on attend d’elles : être élégantes, avoir des enfants… Elles deviennent plus vulnérables dès lors qu’elles doivent se construire un ego d’artiste, même si la situation a tendance à évoluer », observe Thierry Delcourt, auteur d’Artiste féminin singulier (L’Âge d’homme).

Pourtant, à partir des années 1970, les artistes femmes ont décidé de sortir de l’ombre. Pendant que, dans la société civile, les femmes réclamaient le droit à la contraception et à l’avortement, Niki de Saint Phalle, par ses sculptures monumentales aux formes épanouies, proclamait « le pouvoir aux Nanas ». Dans ce mouvement de libération artistique, la performance a joué un rôle essentiel – en mettant le corps en jeu pour se construire un ego, sur trois modes différents. La première dimension de cet ego pourrait être représentée par Gina Pane. « Par les souffrances qu’elle inflige à son corps, elle exorcise l’aliénation des femmes. Cela lui est absolument nécessaire pour exister,
en tant qu’être », analyse Thierry Delcourt. Le second serait incarné par Marina Abramovic. Là, pas d’exorcisme : elle se met en scène, pour construire une image de la femme et de son ego. « Quand elle obtient la reconnaissance sur ce point, dans les années 1990, elle passe à d’autres sujets », observe le psychanalyste. Enfin, Orlan, par ses opérations chirurgicales et en se mettant en scène en train d’accoucher d’elle-même, poussera la dimension égotique à l’extrême, en nous signifiant : « Si j’existe, c’est de la manière dont je l’ai décidé ! »

Aujourd’hui, leur combat semble, en théorie, gagné, si bien que peu se revendiquent artiste « femme » : elles veulent être « artiste, un point c’est tout », et préfèrent, souvent, parler de leur travail plutôt que de leur personne. Même si elles doivent, parfois, le payer en termes de carrière. « Je ne veux pas me faire photographier avec mes œuvres, car je n’en vois pas l’intérêt », murmure ainsi une jeune artiste talentueuse, exposée au Salon de Montrouge il y a quelques années, lauréate du prix des Amis du Palais de Tokyo, mais moins visible qu’elle n’aurait pu le devenir – et qui préfère, quand il s’agit d’ego, rester anonyme. Car l’art doit parler d’autre chose.   Marie Zawisza

Vers une \"ego histoire\" ?

Est-ce un hasard si l’un des ouvrages fondateurs de l’histoire de l’art est un recueil de biographies d’artistes : les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, rédigées au XVIe siècle par Giorgio Vasari ? Probablement pas. Car, depuis l’Antiquité, les vies des artistes sont mises en scène de façon à éclairer les œuvres. Si bien que l’on pourrait lire l’histoire de l’art à travers les légendes des ego qui l’ont construite… Le genre du récit d’artiste apparaît à l’époque hellénistique. C’est à travers lui que nombre d’artistes grecs, comme Zeuxis ou Apelle, sont passés à la postérité, avant leurs œuvres qui ne leur ont pas survécu. Mais il s’impose surtout à la Renaissance, avec Vasari. Or, « dans les nombreuses vies d’artistes qui nous sont restées depuis la Renaissance, des motifs types se détachent presque toujours. Il s’agit de ces mêmes motifs qui reviennent à l’identique ou qui diffèrent très peu d’une biographie à l’autre », écrivent en 1934 deux jeunes historiens de l’art, Ernst Kris et Otto Kurz dans La Légende de l’artiste (Allia), ouvrage qui fait toujours référence et qui vient d’être retraduit.

Les Légendes d’artistes « magiciens »
Ces motifs récurrents prennent principalement leur source dans deux récits. D’une part, celui de la rivalité, racontée par Pline le Jeune, entre Zeuxis, dont les grappes de raisin peintes attiraient les oiseaux, et Parrhasios, dont le rideau peint abuse Zeuxis lui-même. D’autre part, celui de la rencontre, rapportée par Vasari, de Giotto, jeune berger, avec le peintre Cimabue, qui en voyant le jeune homme dessiner un mouton, reconnaît aussitôt son talent et le prend sous son aile pour faire de lui un grand artiste. La plupart des biographies d’artistes mettent en scène un artiste « magicien » – ainsi, un agneau du Titien provoquerait les bêlements d’une brebis –, et décrivent le destin fascinant d’un artiste d’origine modeste qui, grâce à ses dons et au jeu du hasard, mènerait une carrière héroïque. L’histoire de l’art pourrait ainsi s’écrire comme une succession de vies. Du moins jusqu’au romantisme. Car plus question, à partir du XIXe siècle, d’imiter la nature. L’artiste bohème fait de sa vie même une œuvre d’art. « L’excentricité devint à la fois une catégorie de comportement et une frontière sociale […]. La vie d’artiste est ainsi devenue une composante de la transformation et subversion du système des beaux-arts », écrit Jean-François Chevrier dans le catalogue de son exposition Formas biográficas qui s’achève à Madrid.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°668 du 1 mai 2014, avec le titre suivant : Les femmes artistes souffrent-elles d’un manque d’ego ?

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