Vendredi 6 décembre 2019

L’envolée des pièces impériales

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 6 septembre 2011 - 1032 mots

Alimenté par le nombre croissant de millionnaires chinois, le marché des objets d’art asiatique explose. Cela favorise la sortie de pièces, partout en France.

Depuis quelques années, une nouvelle génération d’investisseurs chinois se dispute, dans les salles de ventes publiques européennes, les objets de l’ancien l’empire du Milieu. Cela donne lieu à des batailles d’enchères où nul ne veut lâcher prise. En conséquence, les prix deviennent stratosphériques. Le record en la matière a été enregistré le 11 novembre 2010 à Londres, chez le petit auctioneer Bainbridges, où un rare vase impérial chinois d’époque Qianlong (vers 1740) a été adjugé à un acheteur asiatique pour 51,6 millions de livres sterling (60,1 millions d’euros), soit cinquante fois son estimation.

Le problème est que la pièce, classée neuvième dans le top 10 mondial des meilleures enchères d’œuvres d’art de l’année 2010, n’aurait pas été payée. En France aussi, les enchères flambent pour les trésors impériaux rapportés de Chine il y a plus d’un siècle. Personne n’ose parler de cote, tant cela paraît délicat. « Cette année, les prix ont encore monté. Le marché est très spéculatif », souligne Philippe Delalande, directeur européen du département des arts d’Asie chez Sotheby’s France. Le 9 juin, à Paris, la maison de ventes marquait le coup avec une vente composée d’art asiatique qui a enregistré près de 18 millions d’euros de produit, soit plus du double de l’estimation initiale. Dans cette vente, certains lots chinois ont vu leur prix décupler, à commencer par un rhyton en jade sculpté, d’époque Qianlong (daté 1787) qui s’est envolé à 1,9 million d’euros. De même, chez Christie’s à Paris le 7 juin, plusieurs objets chinois ont vu leur prix follement grimper, à l’instar d’un vase double-gourde impérial en porcelaine à fond rubis, d’époque Qianlong, acquis par un galeriste asiatique pour 1,4 million d’euros, contre une estimation haute de 150 000 euros. 

Sommes colossales en jeu
Ces résultats ne sont pas l’apanage des grandes maisons de ventes anglo-saxonnes, ni d’ailleurs des commissaires-priseurs parisiens qui, épatés et appâtés par les sommes en jeu, veulent quasiment tous ouvrir leur département d’art d’Asie. Largement médiatisées, les spectaculaires enchères font sortir de nouveaux objets enfouis dans les patrimoines familiaux de l’Hexagone, qui viennent s’ajouter aux régulières découvertes à l’occasion de successions. Chacun espère que la potiche remisée depuis des lustres soit l’un de ces fabuleux trésors actuellement recherchés par les Asiatiques.

Appelés partout en France par les commissaires-priseurs, les experts en art d’Extrême-Orient Thierry Portier, Pierre Ansas et son associée Anne Papillon ont du pain sur la planche. « En juin 2011, j’ai catalogué pas moins de 2 000 objets chinois », rapporte Thierry Portier. Au cours du premier semestre, le spécialiste a notamment découvert un porte-pinceau Bitong en bambou sculpté de Xiwangmu (reine mère d’Occident), datant du début de l’époque Qing (XVIIIe siècle), vendu 480 000 euros le 26 mars à Limoges sous le marteau de Nicolas Constanty ; un groupe sculpté représentant une jument et son poulain couchés, en néphrite blanche et rouille, datant du XVIIIe siècle, adjugé 309 800 euros le 6 juin à Drouot (SVV Pescheteau-Badin) ; ou encore une coupe libatoire de 10,5 cm, en corne de rhinocéros à décor sculpté, du début du XVIIIe, achetée 258 300 euros par un courtier asiatique, le 26 mai chez le commissaire-priseur dijonnais Hugues Cortot. « Nous voyons des montagnes d’objets avant de trouver une pépite, assure Pierre Ansas. Pas plus d’un objet sur mille sort vraiment du lot. » Les spécialistes estiment pouvoir éliminer 80 % des pièces qu’on leur présente, d’après leur photo. 

Toulouse à l’honneur
Si Drouot a connu, au cours du premier semestre 2011, des résultats honorables, c’est en partie grâce aux objets d’art chinois. La vente du 5 avril, qui comprenait majoritairement des lots de l’ancienne collection Paul-Louis Weiller, a marqué les esprits dans ce domaine (SVV Gros & Delettrez). On retiendra un vase rhyton en jade vert brun-rouille d’époque Qianlong, en forme de queue de dragon, cédé 2 millions d’euros à un investisseur asiatique (qui tarderait à verser son règlement), et une grande coupe libatoire en corne de rhinocéros blonde sculptée, datant du XVIIIe-XIXe siècle et emportée à 1,3 million d’euros. Le clou de la vente était un important plat rond à bord contourné en porcelaine blanche à décor bleu sous couverte, datant de la dynastie Yuan (1279-1368), qui a atteint 2,8 millions d’euros. « Un prix logique pour une pièce non impériale, mais rare et belle de cette époque », relève Philippe Delalande.

Présentes dans de vieilles collections, les porcelaines d’époque Yuan ont toujours été des pièces recherchées et chères. La spéculation actuelle porte sur les pièces impériales du XVIIIe, principalement Qianlong (1736-1796), et les objets précieux comme ceux sculptés en corne de rhinocéros par des artistes de renom.

L’honneur revient cette année à la ville de Toulouse où deux petites maisons de ventes se sont distinguées par la dispersion des deux pièces les plus importantes de la saison. Le 26 mars, les SVV toulousaines Marc Labarbe et Chassaing-Marambat présentaient respectivement une peinture impériale chinoise en rouleau (lire le JdA n° 343, 18 mars 2011) et un sceau en jade néphrite blanc surmonté de deux dragons, tous deux d’époque Qianlong. Le rouleau de 24 mètres (estimé 4 millions d’euros et attendu autour de 15 millions d’euros) s’est envolé à 22 millions d’euros, tandis que le sceau (estimé 1,5 million d’euros et pronostiqué à 8 millions d’euros) partait à 12,4 millions d’euros. Du jamais vu en France. « Tout a été payé ! », se réjouit l’expert Pierre Ansas, qui avait mis en place avant la vente, avec les commissaires-priseurs, un système d’enregistrement des enchérisseurs avec le dépôt obligatoire d’une caution bancaire de 400 000 euros. Si les marteaux de province s’enorgueillissent de vendre de l’art chinois à des prix internationaux, c’est qu’ils peuvent compter sur des experts français qualifiés et un bon réseau d’acheteurs. 

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°352 du 9 septembre 2011, avec le titre suivant : L’envolée des pièces impériales

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