Dimanche 21 octobre 2018

Le syncrétisme esthétique de Basquiat

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 17 mai 2010 - 1245 mots

D’une urgence proprement panique, l’œuvre du New Yorkais mêle expressionnisme et primitivisme au service d’un art engagé contre toute forme de racisme identitaire et culturel.

À l’inventaire d’une œuvre prolixe, qui compte quelque huit cents tableaux en huit ans de production seulement, figurent notamment en ses extrémités deux pièces qui en résument l’extraordinaire potentiel. Intitulée Sans titre (Red Man), celle que peint Jean-Michel Basquiat en 1981 est emblématique d’une œuvre qui se nourrit tout au long de son développement des éléments de sa propre biographie.

Sur la gauche du tableau, l’artiste a figuré une imposante silhouette squelettique emplie d’un réseau de lignes rouge vif qui en contournent la forme, comme la vague évocation de ses organes internes. Sorte d’image graphique d’une figure blessée, voire morte, telle que les enquêteurs d’un drame en tracent au sol pour en conserver la mémoire. Sans doute faut-il y voir le souvenir de cet accident de voiture dont Basquiat a été victime quand il avait 8 ans. Tandis que sur la droite du tableau, l’artiste a simplement esquissé une ambulance, quelques voitures et peint une couronne tombée à terre, il a croqué un avion dans la partie supérieure et laissé apparaître une énigmatique inscription : le mot répété de BØARR.

La plupart des tableaux de Basquiat s’offrent ainsi à voir sur le mode mêlé du rébus et du palimpseste. Dès le début de sa carrière, l’artiste pratiqua une peinture volontiers gestuelle, graphiquement sommaire, faite de la superposition partielle de plusieurs couches laissant apparaître parfois le support en réserve.

À l’autre bout de sa courte vie, Basquiat a laissé un tableau d’un intérêt iconographique supérieur et d’une incroyable puissance plastique. De très grand format, Riding With Death (1988) offre à voir, sur un fond doré, une figure étique à califourchon sur le squelette d’un cheval dôté d’un crâne en forme de tête de mort. Inspiré d’un dessin allégorique de Léonard, il renvoie aussi à la célèbre gravure d’Albrecht Dürer, Le Chevalier, la Mort et le Diable (1513). Si le tableau et son titre font alors écho à la fragilité de l’état physique et psychique de l’artiste, ils sont surtout la parfaite illustration d’un esprit cultivé et de l’intelligence d’une démarche qui a toujours su allier tradition et postmodernité.

Des références multiples
Elles sont rares les œuvres qui absorbent aussi prospectivement les exemples du passé pour servir leur propre cause tout en s’inscrivant dans l’ordre d’une vision universelle. On n’a pas assez dit la curiosité intellectuelle de Basquiat – trop souvent cantonné dans un art du graffiti instinctif et sauvage –, sa parfaite connaissance de l’histoire de l’art, sa passion pour les symboles. Adepte du fameux Symbol Sourcebook: An Authoritative Guide to International Graphic Symbols, publié par Henry Dreyfuss en 1972, Basquiat a su dépasser les bornes d’une marginalité initiale pour instruire l’art de son temps d’une dimension réflexive et symbolique à l’usage de ses propres signes.

À considérer tout un lot d’œuvres qui multiplient les propositions les plus encombrées de mots et de signes, de collages d’images, de coups de brosse rageurs, voire revendicateurs, on mesure combien l’esthétique de Basquiat inaugure une forme de zapping plastique. Ce sont ici de simples listes de références qui n’en finissent plus – Discography (1983) – mais qui sont une mine de renseignements pour ses exégètes ; là, des mots esseulés, fragmentés, répétés, qui opèrent comme autant de leitmotiv manifestes ; là encore, des figures récurrentes comme celles de ces personnages aux bras levés en signe de révolte – Untitled (Boxer) (1982) –, de ces crânes aux quelques poils hérissés, de ces masques aux yeux exorbités ou de ces bouches hurlantes. Le génie de Basquiat est d’avoir pressenti que le moment était venu d’exercer la peinture à la récupération de tout un vocabulaire formel de graphes, d’emblèmes, de sigles et de pictogrammes pour participer à l’élaboration d’une sorte de langage universel, de volapuk visuel, issu de la ville et du désir d’une population à faire entendre sa voix.

Basquiat l’Africain
L’une des marques de son œuvre procède du choix qu’il a fait d’instruire l’art contemporain d’une iconographie nouvelle, à l’écho de ses origines africaines. Basquiat est actif à un moment où la question des arts primitifs connaît un vrai regain et où les modèles de ces cultures jusque-là considérées comme exotiques gagnent leurs lettres de noblesse. « Je ne suis jamais allé en Afrique, disait-il en 1986. Je suis un artiste qui a subi l’influence de son environnement new-yorkais. Mais je possède une mémoire culturelle. Je n’ai pas besoin de chercher, elle existe… Notre mémoire culturelle nous suit partout, où qu’on se trouve. » On ne se refait pas, comme on dit.

L’engagement de Basquiat à la cause africaine est total. Son œuvre ne cesse de célébrer ceux de sa race qui ont su la porter à l’égal des grandes figures blanches de l’humanité. À l’instar d’un Jesse Owens, d’un Martin Luther King ou d’un Charlie Parker, Basquiat a très tôt fait le rêve – le pari ? – d’être le premier artiste de couleur noire à tutoyer ses aînés, à les égaler. On relève à ce propos que reprenant à son compte en 1982 le thème de l’Olympia de Manet, Basquiat n’en saisit qu’un détail, celui de la servante noire qui tient un bouquet à la main. En l’isolant de la sorte, il la promeut à l’ordre d’une histoire de l’art contemporain prospective, revue et corrigée.

SAMO, le sauveur des « débilos »

L’œuvre de Jean-Michel Basquiat doit d’abord et avant tout ses qualités plastiques à la pratique du graffiti. Toutefois, les rapports de Jean-Michel Basquiat à l’écriture sont complexes, relativement très anciens et dépassent la seule esthétique underground. Dès l’âge de 7 ans, alors qu’il se montre un jeune lecteur gourmand, il crée avec un copain d’école un livre pour enfants dont il écrit le texte et que son camarade illustre. Adolescent, Basquiat, qui participe à un groupe de théâtre, crée un personnage de fiction qu’il baptise du nom de SAMO. Avec son ami le graffiteur Al Diaz, il signe par la suite de ce nom tout un lot d’aphorismes qui sont pour eux comme « un moyen de décompresser ».

Prétention d’auteur
Les murs de Manhattan fleurissent alors de formules chocs qui interpellent le passant : « SAMO/sauve/les idiots/et/les débilos », « SAMO […] pour en finir avec/le stupide/de neuf à cinq […]/à gâcher sa vie/à joindre les deux bouts/à rentrer chez soi/le soir devant sa télé couleur […] » Comme pour bien souligner la propriété littéraire de ses slogans, Basquiat associe le nom de SAMO au symbole du copyright littéraire ©. C’est dire la conscience claire qu’il avait de l’idée d’auteur et combien il prêtait d’importance à l’acte d’écriture. Au cours des années 1978-1979, Henry Flynt, le biographe de ses débuts, a pris soin de photographier la quasi-totalité des graffitis ainsi signés, constituant par là comme une sorte d’inventaire de l’œuvre « protopicturale » de l’artiste.

Dès l’apparition de Basquiat dans le milieu de l’art, la critique ne peut que relever les relations évidentes qu’il y a chez lui entre écriture et peinture. « Un panneau de mur par SAMO, l’omniprésent créateur de slogans-graffitis, est un mélange détonnant de De Kooning et de tags de métro », lit-on dans Art in America dès 1979. Quant à René Ricard, dans l’article qu’il lui consacre dans Artforum en décembre 1981, il ne peut s’empêcher de noter que « l’élégance de Twombly est là, mêlée à l’art brut de Dubuffet ». Non seulement hommage, mais filiation.

AUTOUR DE L’EXPOSITION

Informations pratiques. « Basquiat », jusqu’au 5 septembre 2010. Fondation Beyeler, Bâle. Tous les jours de 10 h à 18 h, jusqu’à 20 h le mercredi. Tarif : 17,50 et 12 euros. www.beyeler.com

Beyeler à Paris. La fondation Beyeler et les musées parisiens travaillent main dans la main en 2010. L’exposition « Basquiat » est en effet réalisée en collaboration avec le musée d’Art moderne de la Ville de Paris où elle sera présentée à partir du 15 octobre prochain. En outre, le musée de l’Orangerie accueille jusqu’au 19 juillet la collection Paul Klee d’Ernst Beyeler, à l’occasion d’une importante exposition consacrée à ce « peintre-poète » de l’art moderne (1879-1940). Tout comme Basquiat et ses graffitis, Klee, par l’utilisation de pictogrammes, avouait la présence dans son art d’un lien étroit entre dessin et écriture.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°625 du 1 juin 2010, avec le titre suivant : Le syncrétisme esthétique de Basquiat

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