Jeudi 13 décembre 2018

Le phare de Le Corbusier

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 8 juillet 2005 - 812 mots

La chapelle Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp fête cette année son cinquantenaire. L’occasion de revenir sur l’un des morceaux de bravoure de l’architecte agnostique.

Avant d’être une église, la chapelle de Ronchamp est d’abord un phare. Un phare blanc planté au sommet de la colline de Bourlémont, en Haute-Saône, et qui domine le paysage alentour – les montagnes des Vosges et du Jura, ainsi que la vallée de la Saône – d’une bonne tête. La chapelle Notre-Dame-du-Haut (1), dont on fête cette année le cinquantenaire, est le premier édifice religieux construit par Le Corbusier. « Je n’avais jamais rien fait de religieux, note alors l’architecte, mais quand je me suis trouvé devant ces quatre horizons, je n’ai pas pu résister  ». Le site lui a sans doute rappelé celui de l’Acropole d’Athènes, qu’il avait admiré jadis lors de son « voyage d’Orient ». Nous sommes en 1950 et, le soir même, dans le train qui le ramène à Paris, Le Corbusier griffonne dans son carnet de croquis les premières esquisses de la future construction. Aux montagnes, il répond par des formes concaves. Et devant les trouées du paysage, par des formes convexes. Les lignes sont ondulantes, rondes, voire féminines… Une silhouette quelque peu osée, qui plus est de la part d’un agnostique pur et dur. « Mieux vaut confier la construction de ces bâtiments à des génies sans la foi qu’à des croyants sans talents », tranchera le Père Marie-Alain Couturier, dominicain fortement impliqué dans le programme de reconstruction religieuse d’après guerre et chaud partisan de Le Corbusier.

De l’instabilité
La chapelle de Ronchamp est ce genre d’édifice que l’on ne peut appréhender de façon cartésienne. Elle n’est que tourbillon. À l’extérieur, il suffit de tourner autour pour voir au fur et à mesure ses quatre façades n’en former qu’une. À chaque pas, un nouveau détail s’affiche devant nos yeux. Un autre disparaît. Le mur sud, celui en face duquel le visiteur arrive, est truffé d’une myriade de perforations, dont la majeure partie sont peintes dans une gamme chromatique que Le Corbusier appelle son « clavier de couleurs ». Déjà on remarque ce toit caractéristique en forme de coque de bateau. L’effet est encore amplifié par la texture du béton laissé brute, où l’on distingue le dessin de chaque planche du coffrage. Cette « coque » est légèrement décollée des murs, comme en apesanteur. Si la façade ouest se révèle fermée telle une huître, à l’inverse, la façade est, elle, amplement ouverte sur une esplanade, accueille même un autel pour les messes en extérieur. Partout, poteaux et pans de murs sont inclinés. Rien n’est droit, voire d’aplomb. Un comble pour l’auteur du célèbre Poème de l’angle droit. Idem à l’intérieur de la chapelle, une fois passée la lourde porte sertie de panneaux de tôle émaillée. On n’entre pas dans les ordres, mais dans un « désordre » spatial soigneusement réfléchi. Tout ici est instable. Les sols sont en pente. Une volée de bancs prend la tangente. À y regarder de près, rien n’est perpendiculaire. Seuls, parfois, une chaire ou un discret confessionnal viennent afficher leur orthogonalité, subtiles exceptions qui confirment la règle de la ligne ondulante et fuyante. Morceau de bravoure : le beau plafond ondoyant, également laissé en béton brut de décoffrage. Il a la souplesse d’un vêtement, le gonflement d’une grande voile. Comme si ce toit, si lourd, n’avait soudain plus de poids. Opération du Saint-Esprit ? Non, du théoricien de l’Esprit Nouveau. Le travail sur la lumière est évidemment délicat, un travail de la soustraction, non de l’illumination à outrance. Sur les multiples fenêtres du fameux mur sud, Le Corbusier a peint quelques signes – une Lune – et des mots qui disent la louange à la Vierge : « Mère de Dieu », « Étoile du matin » ou « Marie, brillante comme le soleil » – Marie était aussi le prénom de sa mère qu’il vénérait. Sur une vitre, il a aussi écrit « La mer ». Plus qu’un phare, statique, la chapelle serait alors un vaisseau.

(1) Colline de Bourlémont, 70250
Ronchamp, tél. 03 84 20 65 13.

De la Maison du Fada à la Cité de Dieu

Dans le cadre du cinquantenaire de la chapelle Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp, le Musée d’art et d’histoire de Belfort présente, jusqu’au 9 octobre, une exposition sur l’ensemble des édifices religieux imaginés, et pour la plupart construits, par Le Corbusier. À travers une multitude d’esquisses, de plans et de maquettes, ainsi qu’une commande photographique passée à Jacqueline Salmon, on retrouve évidemment diverses phases d’élaboration de la chapelle de Ronchamp, mais également celles du couvent Sainte-Marie de La Tourette, à Éveux (Rhône), terminé en 1959, ou encore, celles de l’église de Firminy (Loire), actuellement en voie d’achèvement. « Le Corbusier, de l’émotion à la sérénité », jusqu’au 9 octobre, Musée d’art et d’histoire, Tour 46, rue Bartholdi, 90000 Belfort, tél. 03 84 54 25 51.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°219 du 8 juillet 2005, avec le titre suivant : Le phare de Le Corbusier

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