Mercredi 19 décembre 2018

ATP

Le Mucem s’arrime au port de Marseille

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 5 mars 2004 - 1308 mots

Transformée en Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, l’institution qui ouvrira en 2009 s’intègre dans un plan global d’urbanisme.

MARSEILLE - Projet phare d’Euroméditerranée, vaste opération urbaine visant à réhabiliter 310 hectares entre le port et le centre-ville de Marseille (lire l’encadré), le futur Musée des civilisations d’Europe et de Méditerranée (Mucem) devrait voir le jour d’ici à 2009 pour un coût total de 144 millions d’euros (dont 60 % financés par l’État) – un projet de grande envergure suspendu pendant plusieurs mois à cause de la Coupe de l’America que la ville espérait accueillir.
Fruit de la transformation et de la délocalisation du Musée national des arts et traditions populaires (MNATP) conçu en 1936 par Georges Henri Rivière et installé à Paris depuis 1972, l’institution, qui abrite également le Centre d’ethnologie française, occupera dans quelques années le fort Saint-Jean et le môle J4 du port de Marseille qui lui est adjacent. Dans ce dernier espace, un bâtiment contemporain sera construit. Sa conception a été confiée le 19 février par le ministère de la Culture à l’architecte Rudy Ricciotti (lire p. 14). En lice avec Steven Holl, Patrick Berger, Rem Koolhaas ou encore Zaha Hadid et sa « casbah verticale » (selon ses propres termes), l’architecte a su convaincre un jury qui a salué l’esprit « tout à fait marseillais » du projet. « On est loin des architectures spectaculaires du type Bilbao. Rudy a gagné le pari de créer un bâtiment fort, au caractère marqué, tout en s’intégrant parfaitement au site et au projet global d’urbanisme », se félicite un des architectes d’Euroméditerranée. D’autres grincent des dents et reprochent un choix « des plus consensuels » destiné à faire « le moins de vague possible pour contenter tout le monde ».

« Une architecture de poussière et de pierre »
Pour sa part, Rudy Ricciotti, lors de l’annonce officielle de sa nomination, a simplement commenté sa maquette : « C’est une architecture faite de poussière et de pierre qui défend la mémoire de cette ville. » Plus précisément, il s’agit d’un bâtiment cubique de trois étages, entouré d’une résille en béton de fibre qui forme un écran sur les façades (une sorte de dentelle architecturale) et filtre le soleil sur la terrasse perchée sur le toit. Celle-ci sera reliée au fort Saint-Jean par une passerelle, l’ensemble représentant une surface utile de 15 000 m2. Unifié à partir de 1668 par Vauban sur décision de Louis XIV, le fort comprend des éléments qui remontent au XIIe siècle. Dans les années 1930, à l’occasion des travaux de transformation du bassin de la Joliette, une darse fut construite, éloignant la mer du fort. Le bâtiment fut ensuite fortement endommagé lors de la Seconde Guerre mondiale. Classé en 1964 et affecté au ministère des Affaires culturelles, il a fait l’objet de différentes restaurations, mais jamais d’un projet global cohérent. Le Mucem entraînera sa complète réhabilitation. Des réserves seront par ailleurs créées pour accueillir les riches collections du MNATP qui comptent près de 250 000 objets. Installés sur un ancien terrain militaire, non loin de la gare Saint-Charles, à proximité de la Belle-de-Mai, les locaux de ce futur « Centre de conservation des collections » devraient se déployer sur 10 000 m2. Le choix du projet lauréat pour la maîtrise d’œuvre est prévu en juillet 2004.

Programme muséographique ambitieux
Le projet muséographique du Mucem est radicalement différent de celui du MNATP, jugé obsolète par Michel Colardelle, nommé en 1996 à la tête de l’institution. Historien de formation, ancien directeur de la Caisse des monuments historiques, sa mission première fut de rénover un établissement en perte de vitesse, marqué par une baisse significative de la fréquentation et des attaques virulentes contre les recherches qui y étaient menées. « Au final, ce qui a tué le MNATP, c’est qu’il s’agissait d’un musée immobile qui n’a pas su évoluer depuis sa conception en 1936 », observe-t-il. Michel Colardelle se défend pourtant de vouloir tout changer et affirme qu’il est « dans la lignée de Rivière » : « Nous voulons conserver son esprit d’ouverture au monde, il s’agit d’une innovation, non d’une rupture. Seulement, il nous paraissait aujourd’hui impossible de traiter de la société et de la culture “populaire” française sans les situer dans leur contexte européen et méditerranéen, ni sans s’intéresser à l’apport des populations et des cultures immigrées ». Michel Colardelle conçoit le Mucem comme « un outil de prise de conscience », un lieu de « ressourcement civique ». Pour ce, le programme ne sera pas conçu à partir des collections, mais du public, plus exactement des publics, et des nouveaux visiteurs qu’il espère attirer. Un changement de cap radical pour le MNATP, donc, qui implique l’éloignement de la recherche, installée dans les futures réserves. Ce choix rejoint les propos de Jean Guibal, directeur de la Conservation du patrimoine de l’Isère et membre du conseil scientifique du Mucem, pour qui « une des raisons majeures de l’échec passé a été la trop forte présence du laboratoire » (1). Il annonce aussi la naissance d’un nouveau type de musée dans le paysage culturel européen, tourné vers le public et l’événementiel. À l’image du futur Musée des Confluences à Lyon, le Mucem fonctionnera avec deux types de présentations : les manifestations temporaires et les expositions permanentes, rebaptisées pour l’occasion « présentations de référence » puisqu’elles seront renouvelées tous les cinq ou six ans. Ces dernières s’organiseront autour de thèmes généraux (la cité, le paradis, l’eau, le chemin, masculin/féminin…) et permettront de présenter la grande diversité des collections. Installée dans la tour du Roi René du fort Saint-Jean et consacrée à l’histoire parallèle et commune de Marseille et d’Alger (lire le JdA n° 185, 23 janvier 2004), la première exposition du futur Mucem (visible jusqu’au 15 mars) donne une idée plus précise du projet artistique et culturel de l’établissement. Vidéos, photographies, installations sonores, objets d’art ou du quotidien à l’appui, elle aborde des sujets délicats comme la colonisation, la guerre d’Algérie, l’exode des populations… Un parcours pour le moins éclectique qui témoigne d’une réelle volonté d’ouverture sur le monde. Gageons que cela sera réalisable à une échelle supérieure...

(1) in Réinventer un musée. Projet scientifique et culturel du Musée des Civilisations et de l’Europe, sous la direction de Michel Colardelle, éditions RMN, 160 p., 15 euros.

Euroméditerranée réinvente Marseille

Vaste projet urbain censé insuffler « un nouvel élan économique et culturel à l’agglomération de Marseille », Euroméditerranée est le fruit de la collaboration entre l’État, la Région, le département et la Ville. L’opération concerne 310 hectares situés entre le port et le centre-ville de la cité phocéenne, qui devraient bénéficier de nouvelles infrastructures comme de nouveaux équipements, espaces publics et logements privés. Ainsi de la Joliette, située en façade maritime, qui accueillera des bureaux, un collège, une école maternelle, des logements neufs... Dans le quartier Saint-Charles, 141 millions d’euros sont destinés à achever la gare et percer des infrastructures souterraines qui conduiront la circulation routière. Autrefois occupée par des manufactures de tabac, la Belle-de-Mai, qui s’étend sur 120 000 m2, sera, quant à elle, transformée en « pôle culturel » avec les archives municipales, les réserves du Mucem, un centre interrégional de restauration et conservation du patrimoine, des plateaux de tournage et une partie dévolue au spectacle vivant. Programme emblématique d’Euroméditerranée, « La Cité de la Méditerranée » vise à reconvertir les 2,7 km de façade portuaire et maritime entre le fort Saint-Jean et le quartier Arenc. Imaginé par les architectes Yves Lion et François Kern, l’ensemble compte différents projets : le Mucem, mais aussi l’Institut de la France d’outre-mer et de la francophonie, un centre de formation à la coopération et au développement ou encore un cinéma. Le parvis de la Major sera réaménagé et une vaste esplanade abritera « les terrasses de la mer », restaurants et commerces sur 15 000 m2.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°188 du 5 mars 2004, avec le titre suivant : Le Mucem s’arrime au port de Marseille

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