Vendredi 23 octobre 2020

Chine

Le Château des Ducs de Bretagne dit non à la censure du gouvernement chinois

Par Sindbad Hammache · lejournaldesarts.fr

Le 12 octobre 2020 - 675 mots

NANTES

Le musée arrête sa collaboration avec la Chine qui veut imposer sa vision de l’histoire pour son exposition Gengis Khan.

Le château des ducs de Bretagne. © Photo Viaouest, 2015, CC BY-SA 4.0
Le château des ducs de Bretagne.
Photo Viaouest, 2015

Tout était prêt pour bientôt ouvrir l’exposition consacrée à Gengis Khan : seules les vitrines vides attendaient les objets prêtés par le musée de Hohhot (Mongolie-Intérieure, Chine). Le Château des Ducs de Bretagne avait reporté l’inauguration prévue pour le 17 octobre à janvier 2021, pour cause de crise sanitaire. Bertrand Guillet, directeur du musée, annonce désormais un report en 2024 pour une raison bien différente : l’ingérence du gouvernement chinois dans le contenu scientifique de l’exposition.

Alors que l’opinion publique française s’empare de la cause Ouïghour, et que les preuves accablantes d’un génocide culturel en cours en Xinjiang s’accumulent, l’exposition nantaise se trouve prise dans le nouveau front de l’assimilation culturelle à marche forcée menée par Pékin, cette fois en Mongolie-Intérieure, une région dans le nord de la Chine. Début septembre, le New York Times rapportait de grandes manifestations dans cette région, en réponse à l’interdiction de l’enseignement en langue mongole, dont la censure chinoise a méthodiquement supprimé toutes traces sur le réseau social local (Weibo). Dans cette province du nord de la Chine, soi-disant « autonome », vivent 4 millions de Mongols : la plus grande communauté de Mongols, devant même la République Populaire Mongole, un état indépendant depuis 1911 qui n’abrite que 3 millions d’habitants.

Adapté d’une exposition présentée en 2017 au musée militaire d’Amsterdam, et conçue par l’entreprise Nomad Exhibitions, le parcours nantais devait proposer une version moins axée sur la politique guerrière, et davantage sur les échanges culturels que la première mouture néerlandaise. « Avec nos collègues chinois, nous avons beaucoup travaillé sur la Pax Mongolica, explique Bertrand Guillet, une période de paix que l’on connaît en Occident grâce aux voyages de Marco Polo ».

Mais en juillet, le musée reçoit une première alerte, lorsque le Bureau national du patrimoine chinois (SACH), exige le retrait des termes « Gengis Khan », « Mongol » et « Empire » du titre de l’exposition. « Il y a eu de grosses discussions en interne à ce sujet, relate le directeur, on s’est dit que si ce n’était qu’une question de titre, on pouvait céder diplomatiquement tout en gardant ce vocabulaire proscrit au sein de l’exposition par la suite ». Renommée « Fils du ciel et des Steppes », l’exposition est une seconde fois soumise à la censure du SACH, fin août.

Un nouveau contrat communiqué au musée nantais stipule que tous les contenus de l’exposition et du catalogue, et en particulier les cartes géographiques, doivent obtenir une « permission » de la partie chinoise. Le titre de l’exposition est aseptisé de toutes références à la Mongolie, qui devient « la steppe du Nord de la Chine ». Enfin, à trois mois de l’ouverture, un document en chinois délivre un synopsis imposé.

Dans ce document, dont le Journal des Arts a pu consulter une traduction, Yuan Shangdu, la capitale de l’Empire Mongol devient « la capitale des steppes », les références aux échanges culturels entre l’Empire Mongol et l’occident sont absentes, et le peuple mongol est appelé « peuple de Yuan » ou bien évoqué sous la locution qui le désigne comme « minorité nationale » au sein de la République Populaire de Chine.

Un universitaire ayant collaboré à la conception de l’exposition note la pauvreté scientifique du travail - aucune référence à des travaux académiques ou à des chantiers de fouilles - et le ton « biaisé politiquement, écrit depuis un point de vue Han-centré » (du nom de l’ethnie dominante chinoise). 

Impossible, pour le Château des Ducs de Bretagne, de céder à cette réécriture de l’histoire, « alors que nous gérons une collection de référence sur l’esclavage, et que nous traitons de la Shoah dans nos parcours » rappelle Bertrand Guillet. Le musée d’histoire de la ville de Nantes va désormais s’associer avec le musée d’histoire de Montréal, pour faire vivre son projet initial avec des prêts de musées européens. L’exposition aura lieu en 2023 au Québec, et en 2024 à Nantes.

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