Lausanne : la vie au grand air

Des ballons flottent, des jardins se créent

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 30 juin 2000

Deux événements très symptomatiques de l’époque animent actuellement les jours et les nuits de la capitale vaudoise. Le premier fait le plein d’air, tandis que le second s’expose en plein air : « Air en forme » une exposition consacrée aux gonflables, et « Lausanne Jardins 2000 » qui s’attache, à travers la ville, à lier le destin du jardin à celui du paysage urbain.

20 heures 30, lâcher de ballons blancs sur un ciel bleu plombé que ponctue un soleil déclinant d’un rouge vif. Lausanne, tout à coup, se couvre d’un tricolore plus que familier… Tandis qu’à travers les rues de longs boudins gonflables rouges et bleus, tendus, coudés, pliés, composent une étonnante signalétique urbaine.

De l’avenue de Villamont, où l’on enterre le Musée des arts décoratifs, jusqu’à la place de la Cathédrale où l’on inaugure le Musée de design et d’arts appliqués contemporains (que l’on n’appelle déjà plus que le mu.dac), la distance est courte, mais sérieusement pentue. Les mollets, comme les ballons, ici, se gonflent et l’air opère un va-et-vient agité dans les poumons des gros fumeurs.
Le Musée des arts décoratifs, donc, n’est plus, après trente ans de bons et loyaux services. Il quitte des locaux mal commodes pour se réinstaller, sous une nouvelle appellation, dans un très beau bâtiment du XVIIIe siècle à l’aplomb de la cathédrale, remarquablement, modestement et intelligemment restauré et connu comme la “maison Gaudard”. Avec, pour marquer ce double changement de lieu et de nom, une exposition bien dans l’air du temps, explorant les structures gonflables dans tous leurs territoires d’expression et justement intitulée “Air en Forme”. D’un étage l’autre, d’un espace l’autre, architecture, ingénierie, design industriel, mobilier, décors, objets, jouets, stylisme, œuvres d’artistes… se donnent la réplique et composent un très curieux et très enthousiasmant répertoire de formes.

On y retrouve, quasi entrelacés, les héros de 1968, tous les Hubert, Jungmann, Stinco, Quasar, Hans-Walter Müller ; les jeunes loups des arts plastiques contemporains, tous les Sylvie Fleury, Fabrice Gygi, Fabrice Hybert, Jeff Koons, Takashi Murakami, Philippe Parreno, Pablo Reinoso, Roman Signer ; les hérauts de la mode et du style, tous les Castelbajac, Gaultier, Issey Miyake, Moschino, Yohji Yamamoto ; les stars du design nouveau, en l’occurrence Fabrica Design, Radi Designers, Denis Santachiara ; et quelques “inclassables” de haut vol tels l’Espagnol Martin Ruiz de Azua avec sa “maison qui respire” et la Britannique Lucy Orta avec ses vêtements-habitacles de survie…

“Le regain d’intérêt pour les structures gonflables reprend, à une génération d’écart, l’essentiel du vocabulaire formel inventé dans les années soixante par une génération utopiste pour laquelle le gonflable était avant tout une philosophie, voire une idéologie. Une philosophie tout à la fois ludique, optimiste, modulaire, mobile, éphémère et légère. Et au fond, cette réactivation qui s’opère trente ans plus tard avec une prolifération d’inventions formelles s’inscrit dans le droit fil de cette vision utopiste. Ces objets gonflables, produits d’une technologie douce, formalisent en quelque sorte l’avènement d’une sorte de high-tech humanisée”, confie Chantal Prod’Hom, commissaire de l’exposition qui assure la succession de Rosemarie Lippuner à la tête du musée.

Un musée dont les collections permanentes s’accommodent fort bien de la cohabitation avec les gonflables. Au sous-sol, la collection Jacques-Édouard Berger constituée essentiellement d’œuvres exceptionnelles d’art ancien d’Égypte et de Chine, rehaussées par des pièces en provenance d’Inde, du Japon, de Birmanie, du Tibet, du Népal, du Cambodge et de la Thaïlande. Sous les combles, une très étonnante série de sculptures et de contenants en verre signés par les plus grands artistes et les plus grands designers parmi lesquels Arp, Ernst, Picasso… Et là-haut, tout là-haut, arrimé à un filin, mi-zeppelin, mi-baleine, d’un blanc immaculé et marqué au chiffre du mu.dac un immense ballon flotte au gré du vent, contemplant en contrebas la ville de Lausanne qui plonge en à-pic vers le Léman.
Et partout du vert. Celui des parcs qui sont si nombreux à Lausanne qu’on ne les compte plus : le Mon-Repos et le Montbenon, le Denantoli et le Bellerive, le Bourget et le Bois-de-Vaux… sans compter les cimetières, le parc Olympique et cette mosaïque de petits jardins potagers qui bordent le lac… C’est dans cet univers bucolique à souhait que, depuis 1997, Lorette Coen organise le “Festival Lausanne Jardins” aux préoccupations tout aussi actuelles, quoique moins légères que celles véhiculées par les structures pneumatiques. Déjà, en 1997, lors de la première édition du festival, Lorette Coen déclarait : “Le principe du festival est une manière de faire vivre ce qu’autrement nous aurions mis des années à réaliser.” (JdA n° 37, 16 mai 1997)

Trois ans plus tard, l’un des pôles majeurs qui composent le programme est bel et bien l’héritage, c’est-à-dire les jardins conçus et réalisés en 1997.

“Lausanne Jardins 2000” est une formidable opportunité pour le visiteur de parcourir, découvrir, explorer la capitale vaudoise dans toutes ses limites. Et de sélectionner à son gré et à son rythme les thèmes orchestrés par Lorette Coen. Celui du jardin, du passage et du voyage à l’esplanade de Montbenon ; celui des perspectives urbaines sur la plate-forme du Flon ; celui du jardin hors du monde sur la colline de Monbriond ; celui du jardin et de la mort au cimetière du Bois-de-Vaux.
Sans oublier, bien sûr, les grands jardins historiques restaurés à cette occasion, à l’image de Mon-Repos et du Désert, et encore les nouvelles réalisations des places du Port et de la Riponne, et, surtout, les propositions de jardins faites par des artistes et celles murmurées par les enfants des écoles…

“Travailler sur le paysage urbain, illustrer l’art du jardin citadin contemporain, mettre en évidence la richesse des rapports que peuvent entretenir le végétal et le bâti, engager une réflexion concrète sur la ville elle-même…”, telle est l’irrésistible ambition de Lorette Coen.

Ainsi donc, tout au long de l’été, chacune à sa manière, Chantal Prod’Hom et Lorette Coen nous offrent la possibilité de savourer Lausanne au grand air.

- « Air en forme », jusqu’au 8 octobre, Mu.dac – Place de la Cathédrale 6. Tél. 41 21 315 25 30. Internet : www.lausanne.ch/musees. Tlj sauf le lundi de 11h à 18h (le mardi jusqu’à 21h).
- Lausanne Jardins 2000, jusqu’au 17 octobre, Avenue de Villamont 4. Tél. 41 21 323 07 57. Internet :
www.letemps.ch/jardins.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°108 du 30 juin 2000, avec le titre suivant : Lausanne : la vie au grand air

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