Vendredi 14 décembre 2018

mécénat

L’actualité vue par Pierre-Alexis Dumas, président de la Fondation d’entreprise Hermès

« Être producteur d’œuvres et non pas collectionneur »

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 11 mai 2010 - 1705 mots

Pierre-Alexis Dumas, président de la Fondation d’entreprise Hermès, dévoile sa stratégie de soutien aux artistes.

Directeur artistique du groupe Hermès depuis 2009, Pierre-Alexis Dumas a beaucoup œuvré pour le rapprochement d’Hermès d’avec l’art contemporain. Depuis 2008, il a aussi regroupé les actions de mécénat du groupe au sein de la Fondation d’entreprise Hermès dont il est le président. Pierre-Alexis Dumas commente l’actualité.

Le groupe Hermès a intensifié son mécénat depuis quelques années. Ces actions étaient-elles déjà ancrées dans la culture de l’entreprise ?
La solidarité s’est toujours pratiquée dans notre famille, mais cela ne se disait pas. Il y a toujours eu une pudeur dans la famille Hermès. Hermès a toujours été une société bien gérée et rentable. En même temps, il est beaucoup plus intéressant, pour une entreprise, de structurer son mécénat à travers une fondation que de mener des actions de mécénat traitées comme des opérations de communication. Si je fais un produit Hermès avec la Fondation Josef Albers, je fais un produit commercial et je dois surtout assumer cette collaboration sous cet angle. Si je lance un programme de résidences d’artistes dans nos manufactures, je ne suis plus dans l’activité commerciale, mais dans une émulation culturelle entre des artisans et des jeunes artistes dont la finalité est la recherche. Nous sommes là hors du cadre de l’activité d’Hermès et sous l’égide de la fondation. La fondation était nécessaire pour clarifier nos soutiens. Mais cela a été un effort, dans cette famille Hermès, d’assumer publiquement son action solidaire.

La Fondation d’entreprise Hermès vient de fêter son deuxième anniversaire. Quel est son objectif ?
Elle a été lancée en avril 2008, mais elle a été préparée en amont avec Catherine Tsékénis qui la dirige. Nous avons d’abord travaillé à définir la politique de mécénat d’Hermès en analysant les valeurs de l’entreprise, en regardant le travail réalisé dans ce domaine. Nous sommes arrivés à un programme que nous avons soumis à la direction générale du groupe et aux actionnaires. Il a été accepté et la fondation a pu être lancée.

Est-elle dotée d’un capital ?
Non, ce n’est malheureusement pas un fonds de dotation. Cette démarche, plutôt anglo-saxonne, commence à faire son chemin. L’idéal, pour toute fondation, est de sortir d’une économie du don. Sinon, on passe son temps à chercher de l’argent au lieu de travailler le sens même de la fondation. La Fondation d’entreprise Hermès a deux donateurs, Hermès International et Hermès Sellier, les deux sociétés profitables du groupe. Elles se sont engagées sur cinq ans pour un total de 18 450 000 euros. Notre budget annuel est réparti sur un champ d’action très large. Durant ces cinq premières années, nous sommes dans une période d’apprentissage. Nous avons initié beaucoup d’actions, mais notre équipe est toute petite. Ma seule préoccupation, aujourd’hui, est le renouvellement du soutien des deux sociétés qui financent la fondation. Ce n’est pas gagné sur le long terme. La fondation formalise l’action généreuse d’Hermès, mais j’aimerais la pérenniser avec un fonds de dotation. Chez Hermès, nous avons toujours le sentiment d’être dans le très long terme.
L’espace d’exposition La Verrière, dans votre boutique de Bruxelles, fête ses dix ans cette année.

Comment est né ce projet où Hermès est opérateur en gérant directement un lieu ?
La Verrière nous a vraiment servi d’exemple. L’idée est d’être producteur d’œuvres et non pas collectionneur. Cette démarche nous semble plus juste par rapport à l’identité de la maison. La Verrière est née un peu par hasard. Nous avions un concessionnaire historique à Bruxelles qui avait, derrière son magasin, un vieux hangar. Quand ce concessionnaire est décédé, ses ayants droit ont proposé le rachat à Hermès et nous avons filialisé la concession de Bruxelles. Mon père a lancé la rénovation du bâtiment et a décidé d’aménager, sous la verrière, un lieu d’exposition consacré à l’art contemporain. Il connaissait très bien Alice Morgaine et lui a demandé si elle accepterait d’être la commissaire de ce lieu. Elle est un cadeau du ciel parce qu’elle a défini une ligne artistique d’une très grande rigueur. Elle a réussi à en faire un lieu tout à fait respecté, même s’il est dans un magasin. La programmation a commencé fort avec Daniel Buren. Son exposition m’a fait une très grande impression. J’ai vu se formaliser une passerelle entre une maison manufacturière et un artiste qui a une démarche à la fois plastique et conceptuelle. Cette tension est incroyablement dynamique. C’est important pour une maison comme Hermès d’être de son temps, de son époque. Les artistes qui m’intéressent sont ceux qui vont pousser plus loin le champ expérimental, sur la matière, sur la forme, ou alors offrir un travail plus politisé, comme Christian Bonnefoi, ou Claude Lévêque présenté actuellement à Bruxelles, ou encore avec le programme de la H Box.

Ce modèle – offrir un espace d’exposition dans une boutique – s’est développé depuis, de Tokyo à Séoul en passant par Berne. Pourquoi ?
Nous avons plusieurs lieux dédiés à l’art contemporain : La Verrière à Bruxelles, L’Atelier à Séoul, Le Forum à Tokyo, et Third Floor à Singapour. Deux endroits sont réservés à la photographie, la galerie TH13 à Berne et The Gallery at Hermès à New York. Ils se sont créés au fil de l’eau. Ces lieux appartiennent au réseau de distribution Hermès. Quand la fondation a été créée, elle a repris à son compte leur animation et leur gestion. C’est très lourd. Les espaces sont prêtés par les magasins, mais toutes les manifestations sont financées par la fondation, soit trois à quatre expositions par an dans chaque lieu. Nous essayons de professionnaliser la gestion de ces espaces avec un commissariat dédié à chacun d’entre eux et une ligne artistique claire. Nous venons de nommer Paul Cottin à Berne. À New York, nous avons une jeune commissaire américaine, Cory Jacobs, qui travaille sur une programmation de jeunes photographes de son pays. Le grand défi est que ces lieux trouvent leur public. Je ne cherche pas du tout à ce qu’un visiteur devienne un client et vice-versa. Mais ces espaces apportent de la vie.

Ici, vous faites venir le public. Avec la H Box, vous allez à sa rencontre dans des musées. Pourquoi avoir conçu ce projet autour de la vidéo ?
Nous avons voulu nous rapprocher du public des institutions culturelles. Quelqu’un, chez nous, rêvait d’une exposition d’art contemporain nomade que l’on viendrait proposer aux musées. Nous ne voulions pas juste coller notre logo sur des expositions montées par d’autres. Nous sommes artisans, nous sommes partie prenante. Je parlais depuis longtemps avec Benjamin Weil [curateur et critique d’art] des nouveaux médias, domaine que nous n’avions pas du tout abordé chez Hermès. L’idée d’une programmation spécifique est née, tout comme celle de construire un objet. Nous avons fait appel à Didier Fiuza Faustino, qui a conçu un cadre adapté aux projections. Nous produisons quatre films par an ; nous en sommes aujourd’hui à seize en tout. Sam Keller, directeur de la Fondation Beyeler où est présentée la H Box jusqu’au 16 mai, m’a dit que ce qui l’avait intéressé, c’était non seulement qu’Hermès produise des œuvres, mais aussi le contenant. Pour moi, ce projet me rappelle mon enfance et le souvenir merveilleux des cinémas itinérants dans la Grèce de mes vacances. On passe sa vie à rechercher son enfance.

Vous avez évoqué un projet de résidences. En quoi consiste-t-il ?
La maison Hermès possède un parc manufacturier unique en France, avec de la maroquinerie, une cristallerie, un grand bassin textile dans le Lyonnais, une manufacture de pose de décor sur porcelaine près de Limoges… En tant qu’employeur, nous avons la responsabilité d’animer ces sites. Comment vient-on enrichir la vie de nos employés ? J’ai cette préoccupation de faire participer tous les gens du groupe Hermès à cet univers, qui est aussi l’une des missions de la fondation d’entreprise. De plus, un artiste a besoin d’espace et de temps. Je suis toujours curieux du regard qu’un artiste peut porter sur nos métiers, sans obligation pour lui de produire une œuvre ou un objet à vendre. Nous allons mettre en place quatre résidences par an dans autant de lieux, avec un système de parrainage. Nos quatre parrains sont Giuseppe Penone, Richard Deacon, Emmanuel Saulnier avec qui j’ai réfléchi à ce projet, et Susanna Fritscher. Quatre jeunes artistes vont bénéficier, dans les semaines qui viennent, de trois mois de résidence. Nous mettons à leur disposition un lieu mais aussi un artisan. Si possible, nous aimerions garder une trace des œuvres produites. Nous pourrions ensuite les exposer.

Du côté de l’entreprise, vous avez réalisé un Carré avec la Fondation Albers. Avez-vous d’autres projets de ce type avec des artistes ?
Nous avons d’autres projets. J’essaye, d’une part, de mettre en lumière notre maîtrise et, d’autre part, de susciter le regard critique d’un artiste sur notre mode de production. J’ai eu un dialogue post mortem avec Josef Albers. J’ai réfléchi à d’autres collaborations. Un projet est terminé, celui avec Daniel Buren que nous allons révéler au public au mois d’octobre. Après Albers, nous avons trouvé la personne juste. Je crois beaucoup à cette démarche d’Hermès éditeur. Je cherche l’ouverture de dialogues avec les artistes, mais je ne veux pas que cela soit dans la facilité ou dans la récupération. Nous avons franchi le grand pas de passer de l’édition 1 à l’édition 2. Nous sommes vraiment éditeurs. Pour poursuivre, j’ai initié des échanges avec deux autres créateurs.

Dans l’actualité, le Centre Pompidou s’installe à Metz. Attendiez-vous avec impatience cette ouverture ?
Laurent Le Bon [son directeur] nous a invités à participer à « Chefs-d’œuvre ? » parce qu’il voulait intégrer dans cette exposition des chefs-d’œuvre de Lorraine. Nous lui prêtons un gigantesque lustre, situé dans une salle à côté d’une œuvre de l’artiste Patrick Neu, qui travaille à temps partiel à la cristallerie Saint-Louis. Je suis un fan d’architecture et c’est un axe qui s’ouvre, entre Paris, Metz et la Grande Place [Musée du cristal] à Saint-Louis. Je suis très heureux, parce que j’adore cette partie de la France.

Quelle exposition vous a marqué récemment ?
J’ai eu la chance de visiter l’exposition de Gabriel Orozco au Kunstmuseum de Bâle. J’ai été impressionné par l’œuvre réalisée avec des fibres récupérées de séchoirs à linge, dans la dernière salle, par sa fragilité, par son sens.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°325 du 14 mai 2010, avec le titre suivant : L’actualité vue par Pierre-Alexis Dumas, président de la Fondation d’entreprise Hermès

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