Mercredi 14 novembre 2018

L’actualité vue par Patrick Bouchain

Architecte, coordinateur des \"Portes de l’An 2000\" à Paris

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 19 novembre 1999 - 971 mots

Architecte, professeur et conseiller ministériel de 1986 à 1991, Patrick Bouchain a réalisé en 1986 l’installation des Deux plateaux de Buren au Palais Royal et organisé, en 1989, la célébration de la bataille de Valmy. Il prépare actuellement \"Aux Portes de l’an 2000\", principale fête parisienne du 31 décembre mettant en scène une quinzaine de grandes roues sur les Champs-Elysées. Il commente l’actualité.

Charlotte Perriand vient de disparaître...
C’était un personnage exceptionnel, proche des plus grands architectes du XXe siècle. Ses meubles avec Le Corbusier sont les plus déterminants de ce siècle. Mais elle est restée simple, habitée de bon sens, sachant s’adapter : pendant la guerre, elle a réalisé des meubles en utilisant le bambou et le bois. Elle est hors de l’histoire, hors du temps. Son “tabouret à vache” s’inspire des meubles les plus modestes de la ruralité, mais il est universel, proche du siège africain ou japonais. Elle est morte jeune : elle skiait encore à quatre-vingts ans !

Le Musée des arts décoratifs réinstalle le Musée de la publicité aux Tuileries. Quel regard portez-vous sur ce lieu ?
Je suis pour les équipements publics, mais je ne suis pas pour ouvrir des musées sur tous les sujets, cela risque de paralyser les choses. Je préférerais que l’on confie à un grand publicitaire une exposition sur la pub pour partager cette expression. Les artistes, les écrivains ont toujours travaillé pour la publicité et, en cela, ce domaine appartient au monde de l’art. Mais la publicité est un moyen de communication, pas un grand art. Je ne crois pas que lui consacrer un musée soit approprié. Les principaux supports de la publicité sont la presse, la télévision et la rue. Faire un musée, avec toutes les règles de conservation que cela implique, me laisse perplexe. L’utilisation de nouveaux moyens de diffusion, comme l’Internet, aurait peut-être été plus judicieux pour stocker et communiquer. Je travaille actuellement sur le “Musée international de l’art modeste” (Miam) à Sète. J’essaye de ne pas en faire un musée, de faire le contraire d’un musée. Ce sera comme un grand garage dans lequel se trouvent des caravanes, comme des vitrines mobiles allant et venant entre le Miam et la ville.

Daumier, Chardin, les Fauves ou Matisse au Maroc... Certaines de ces expositions ont-elles retenu votre attention ?
Je n’en ai vu aucune. J’en ai assez de “Matisse sur la côte, Matisse, le matin, Matisse, le soir…”. La grande exposition à voir, c’est celle de Robert Ryman, un des plus grands peintres contemporains, chez Claude Berri (7 rue de Lille, 75007 Paris). Réalisé par l’artiste lui-même, l’accrochage donne une leçon aux grandes manifestations : il montre juste le nécessaire pour voir l’œuvre peinte. Au concert, je ne vais écouter qu’une œuvre, un soir. Pourquoi montrer deux cents tableaux d’un seul coup ?

Que pensez-vous des accusations lancées contre la critique de cinéma française, qui serait nourrie de préjugés ?
Le débat critique est nécessaire à la création. Mais la critique se doit d’être au niveau de l’œuvre et il y a actuellement un abus. Le comportement journalistique semble se cantonner à une promotion commerciale, positive ou négative. Les émissions littéraires et cinématographiques parlent à égalité de l’œuvre et de l’auteur, mais la personne ne m’intéresse pas, c’est l’œuvre qui importe. Intitulé L’ineffable, le texte de Buren sur Ryman est exemplaire à ce sujet : il faut au moins accepter l’œuvre, la regarder, la décrire, la replacer dans un contexte esthétique ou historique ; arrêter de dire “j’aime” ou “j’aime pas”. J’attends du critique de cinéma les moyens d’avoir un autre regard. Michel Ciment, pour moi, est un vrai critique : il va au cinéma, regarde et en parle objectivement. La critique devrait permettre de voir avec plus d’intelligence, de mieux voir.

Les Champs-Elysées accueillent actuellement les “Champs de la sculpture”, et vous allez, le 31 décembre à minuit, faire se côtoyer art et public avec une quinzaine de grandes roues réalisées par des artistes, des chorégraphes, des designers ou des paysagistes. Les démarches sont-elles comparables?
Non, les Champs de la sculpture présentent des œuvres diverses et, pour leur majorité, antérieures à l’exposition. Notre création sera unique et éphémère, réunissant des personnalités de domaines artistiques variés. Il s’agit d’un travail collectif, mais chacun y est à sa place, avec son nom et son travail. Ce mode de production collective rappelle celui du cinéma, avec un metteur en scène, un scénariste, des acteurs, et évidemment le public dont la présence est garantie pour l’an 2000. À pareille échelle, une telle rencontre ne s’est jamais produite. Rassembler plusieurs artistes, c’est garantir plusieurs visions. Cette relation au public, d’une heure ou deux, est courante dans le spectacle vivant mais rare dans les arts plastiques, surtout devant tant de gens.

Ne faut-il pas relativiser le passage à l’an 2000 ? Le calendrier n’est pas universel, et quoi qu’il en soit, notre XXIe siècle ne commencera qu’en 2001.
Tous les 31 décembre, les gens se réunissent dans l’espace le plus connu de leur ville pour fêter le Nouvel an. Peu importe l’abus, ce qui compte c’est de passer de 1999 à 2000, plus que de 2000 à 2001. Ne rien faire, ne pas accueillir le million de personnes probablement présent à cette date sur les Champs-Elysées serait injuste. Réunir autant de personnes est inhabituel ; on ne peut pas se contenter de hurler “Hourra !”, boire un coup et s’embrasser. L’idée est de faire de cet événement un instant de solidarité, comparable à un concert. Quand la musique commence, il y a de l’électricité, une relation entre l’événement et l’assistance. Le spectacle peut y parvenir et la tension ne cessera de monter jusqu’à minuit. Ce sera un instant de la vie où “il pourra y a voir le meilleur comme le pire”, pour reprendre l’expression populaire. Puisqu’il y a fête, nous l’accompagnerons. Je n’ai pas d’autre prétention.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°93 du 19 novembre 1999, avec le titre suivant : L’actualité vue par Patrick Bouchain

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque